Recherche : la majorite des francais considere le financement prive comme ineluctable pour renforcer le financement public insuffisant – etude ipsos

Source : Ipsos

Science : une discipline prestigieuse, des scientifiques méconnus

28 juin 2012 –

La science, une discipline prestigieuse, confinée dans sa tour d’ivoire ? C’est en tout cas ce qu’il ressort du sondage Ipsos/Logica Business Consulting réalisé pour La Recherche et Le Monde : la science avec un grand S bénéficie d’une bonne image dans l’opinion, même si les Français connaissent très mal les scientifiques et leurs travaux. Le sentiment d’être mal informé et peu consulté est prégnant. En matière de moyens, le recours au financement privé semble indispensable, même si les Français ont conscience des dangers que cela peut impliquer.

Une précédente enquête réalisée l’année dernière avait montré à quel point l’image de la science était éminemment ambivalente, en faisant co-exister une bonne opinion de ses effets réels ou potentiels avec une inquiétude très forte sur les accidents qui risquent d’en résulter. L’enquête réalisée cette année conforte en grande partie les enseignements de l’an dernier, dans la mesure où la science continue de susciter des jugements paradoxaux au sein de l’opinion. La Science « avec un grand S » bénéficie toujours d’une bonne image chez les Français, mais elle est extrêmement sacralisée : la science apparaît comme une discipline prestigieuse dans laquelle on a plutôt confiance, mais qui semble aux yeux du grand public assez inaccessible et relativement éloignée de leur quotidien.
Par ailleurs, en assignant les scientifiques à un rôle de recherche et en leur déniant toute mission de vulgarisation des enjeux, les Français se privent d’une source d’information essentielle pour comprendre les grands enjeux scientifiques d’aujourd’hui, dont ils ont pourtant du mal à saisir la complexité. C’est là tout le paradoxe de l’enquête : alors même qu’ils se disent insuffisamment informés et consultés et qu’ils se montrent peu satisfaits des acteurs prenant la parole sur le sujet (puisqu’ils n’ont pas le sentiment de bien comprendre les enjeux scientifiques du moment), ils semblent redouter la prise de parole des scientifiques, comme si cela allait se traduire par un éparpillement néfaste à la qualité de leur travail ou à leur objectivité. Ce sont pourtant bien les scientifiques qui sont les plus à mêmes de répondre à leurs attentes en leur donnant les outils de compréhension nécessaires à l’appréhension des grands enjeux actuels de la recherche.

La Science : une discipline prestigieuse…

La science « avec un grand S » bénéficie dans l’ensemble d’une image positive dans l’opinion.L’enquête réalisée l’année dernière avait notamment montré que les Français considéraient très largement que science et technologie permettaient de résoudre les grands problèmes rencontrés par l’humanité en général et par eux en particulier.
On retrouve cette bonne image de la science dans l’enquête réalisée cette année, notamment dans la manière dont les interviewés perçoivent les études scientifiques. Pour une très grande majorité d’entre eux, elles mènent à des métiers intéressants et épanouissants (89%) et offrent des débouchés professionnels nombreux et variés (82%). Le sentiment qu’elles garantissent un emploi dans un contexte de chômage élevé est également assez largement répandu (72% pensent qu’il vaut mieux faire des études scientifiques que des études littéraires pour trouver du travail). Enfin, considérées par les deux tiers des personnes interrogées (69%) comme plus difficiles à suivre que les études littéraires, elles n’en sont que plus prestigieuses à leurs yeux. A travers ces résultats s’exprime l’idée que la science est une discipline illustre à laquelle n’accède pas qui veut.
Dès lors, les scientifiques sont admirés et respectés, et leur travail n’est spontanément pas remis en cause. Ainsi, l’image du « savant fou » irresponsable et dangereux a peu de prise dans l’opinion. Les interviewés considèrent largement (63% – +2 depuis 2011) qu’en France, les scientifiques sont aujourd’hui suffisamment contrôlés par les autorités de sûreté nationales et européennes. Notons toutefois que les personnes les moins diplômées sont plus dubitatives (44% estiment que les scientifiques ne sont pas suffisamment contrôlés contre 37% en moyenne).
Cette bonne image de la science s’accompagne d’une confiance à leur égard a priori assez élevée. Ainsi, lorsqu’on leur demande s’ils souhaitent que l’on développe ou que l’on arrête la recherche dans un certain nombre de domaines controversés, la très grande majorité d’entre eux se prononce en faveur d’une prolongation de la recherche, qu’il s’agisse des neurosciences (93%), des cellules souches (92%), des nanotechnologies (88%) ou du réchauffement climatique (88%). Sur ces sujets, un réel consensus se dessine, puisqu’on n’observe quasiment aucune différence de perception selon la catégorie socio-démographique des interviewés.
Seuls le nucléaire et les OGM recueillent des jugements plus partagés : il s’agit en effet de sujets ayant fait l’objet de débats fortement médiatisés qui ont contribué à cliver les opinions. Ainsi, 59% des Français souhaitent que l’on prolonge la recherche sur le nucléaire mais 41% préfèreraient qu’on l’arrête. Ils sont 46% à penser de même à propos des OGM, contre 54% qui souhaiteraient au contraire que la recherche dans ce domaine se poursuive. Sur ces sujets, les femmes (pour le nucléaire) et les jeunes se montrent plus critiques, conformément à ce qu’on observe traditionnellement dans les enquêtes sur ces thématiques.
Mais on remarquera que même sur ces deux sujets plus polémiques, une majorité se dégage malgré tout pour souhaiter une poursuite des études dans ce domaine. C’est le signe que ce n’est pas tant la recherche en tant que telle qui est mise en cause que les applications concrètes qui en sont faites. La recherche elle-même leur paraît sans doute nécessaire et digne d’intérêt, même si les usages qui peuvent en être faits doivent être surveillés, voire limités. On le voit, la science bénéficie d’une image prestigieuse dans l’opinion, ce qui constitue un réel atout pour la discipline. Mais cet atout peut aussi être un handicap, dans la mesure où la science, en étant quasiment sacralisée, apparaît aux yeux de nombreux Français comme désincarnée, inaccessible et éloignée de leur quotidien.

… mais que les Français confinent dans une tour d’ivoire

Les Français semblent enfermer les scientifiques dans un rôle de recherche exclusif, leur refusant toute mission de vulgarisation ou de prise de position publique, et donc toute capacité de rapprochement avec eux. <
C’est particulièrement frappant lorsqu’on demande aux interviewés quelles doivent être les principales missions d’un chercheur : le fait de « faire progresser la connaissance » arrive en tête (56%), avec le fait de trouver des applications aux recherches fondamentales (53%). Ces missions, qui constituent l’essence même du métier de chercheur, sont largement plébiscitées, bien davantage que le fait de conseiller les pouvoirs publics ou de prendre position publiquement sur les conséquences des découvertes scientifiques. La vulgarisation de la science auprès du public arrive loin derrière (seuls 18% en font une mission essentielle du chercheur). Tout se passe comme si, pour le grand public, le chercheur devait avant tout « chercher » sans se soucier de se faire comprendre ou, pire, de prendre position dans un débat sur les applications de sa recherche qui risquerait de mettre en péril son objectivité.
Les scientifiques semblent donc assignés à un rôle bien particulier pour les Français, rôle qui les enferme un peu dans une « tour d’ivoire » et les coupe de la société puisqu’on n’attend pas d’eux qu’ils s’expriment ou prennent la parole dans les médias ou auprès des pouvoirs publics. Dès lors, les Français ne cherchent pas réellement à en savoir plus sur les scientifiques (qui sont-ils ? Sur quoi travaillent-ils ? Quels sont les secteurs de pointe ? Quelles sont les personnalités de premier plan ?). Et force est de constater qu’ils en connaissent assez peu. Ainsi, sur neuf personnalités testées, seules deux sont connues d’une majorité d’interviewés (Hubert Reeves – 58% et Axel Kahn – 52%), et encore, il s’agit de toutes petites majorités. Notons également que la plupart des interviewés n’en ont entendu parler que de nom et se montrent incapables de dire sur quels sujets ils travaillent. Toutes les autres personnalités testées ne sont connues que d’une minorité d’interviewés, qu’il s’agisse de Boris Cyrulnik (29%), de Françoise Héritier (17%), de François Barré-Sinoussi (17%), de Jean-Pierre Changeux (11%) ou de Cédric Villani (9%) et Albert Fert (9%). Ces faibles niveaux de notoriété illustrent bien à quel point les scientifiques sont absents de l’esprit des Français et à quel point ils ne les entendent pas.
Lorsqu’on dresse un bilan des connaissances des Français sur ces neuf scientifiques, 28% n’en connaissent pas un seul (44% chez les 15-29 ans et 38% chez les personnes les moins diplômées) et seuls 11% en connaissent au moins six (19% chez les personnes de plus de 65 ans). En moyenne, les Français n’en connaissent même pas la moitié (2,4 sur 9). Ainsi, la science apparaît relativement désincarnée, aucune figure emblématique n’étant réellement présente à l’esprit des Français.

Les Français n’ont pas le sentiment de bien comprendre la plupart des enjeux scientifiques

Conséquence de cet état de fait, les Français prennent connaissance des débats scientifiques par l’intermédiaire des prises de parole d’autres acteurs, comme les médias, les politiques ou les enseignants. Or ces dernières ne semblent pas les satisfaire puisqu’ils expriment assez largement le sentiment de ne pas bien comprendre les grands enjeux scientifiques actuels.
Si les deux tiers indiquent bien comprendre les enjeux des grandes découvertes scientifiques de manière générale (64%), ils ne sont plus qu’une petite majorité à dire la même chose pour les applications potentielles des dernières grandes découvertes (54%) ou concernant les résultats des travaux des scientifiques (52%). Quant à la réalité concrète du travail de ces derniers, ils avouent majoritairement ne pas bien comprendre comment ils travaillent au quotidien (60%). Leur connaissance se limite aux débats que certains aspects de la science suscitent. Or les enjeux ne peuvent être bien appréhendés que si l’on connaît les applications potentielles des découvertes.Lorsqu’on aborde certains sujets en particulier, leur méconnaissance est encore plus importante. Hormis sur les thématiques ayant fait l’objet de débats fortement médiatisés (nucléaire, OGM, réchauffement climatique), la plupart des domaines testés ne sont pas bien compris par les Français.
Ainsi, si une nette majorité a le sentiment de bien comprendre les enjeux de la recherche scientifique et les débats qu’ils peuvent susciter dans le domaine du réchauffement climatique (78%), des OGM (66%) ou du nucléaire (66%), leur appréhension des enjeux est beaucoup plus limitée en ce qui concerne les cellules souches (56%), les nanotechnologies (41%) ou les neurosciences (34%). Certes, leur connaissance progresse depuis l’année dernière, peut-être en raison des prises de position des candidats durant la campagne électorale (François Hollande sur les cellules souches par exemple), mais elle reste très lacunaire et témoigne d’une assez large méconnaissance sur de nombreux sujets scientifiques.
L’école, qui pourrait être un lieu d’apprentissage et de compréhension de ces enjeux, ne leur apparaît pas par ailleurs remplir parfaitement cette fonction. En effet, près de deux Français sur trois (62%) estiment que l’on enseigne mal les sciences à l’école, contre 38% qui sont de l’avis inverse. Les plus critiques sont les personnes issues de milieux sociaux défavorisés ou celles étant peu ou pas diplômées (74%).
Par conséquent, le sentiment que les citoyens ne sont pas suffisamment informés et consultés sur les débats et enjeux de la recherche est très prégnant dans l’opinion (81%), sans évolution significative depuis l’année dernière. Toutes les couches de population expriment ce manque. Les solutions préconisées pour améliorer l’information et la consultation du public sur les enjeux de recherche sont logiquement celles qui paraissent les plus simples aux yeux des interviewés, comme l’augmentation du nombre d’émissions scientifiques à la télévision (62%). Mais cela ne signifie pas qu’ils seront plus nombreux à suivre ce type d’émissions ou que cela les satisfera réellement.
Plus problématique, le fait de ne pas totalement comprendre tous les enjeux crée une certaine fluctuation dans les jugements que les Français peuvent porter sur tel ou tel débat. Dans la mesure où les scientifiques ne sont pas toujours audibles, ils se réfèrent à d’autres acteurs jugés moins objectifs ou compétents (médias, politiques), ce qui ne contribue guère à les rassurer et les conduit parfois à fortement évoluer dans leurs opinions. C’est la raison pour laquelle ils se montrent plutôt hostiles aux OGM (ils sont bien plus exposés aux théories et aux actions « coup de poing » des personnes qui y sont opposées qu’aux arguments des scientifiques sur les applications et les conséquences de ces OGM). On a vu également durant la campagne la rapidité avec laquelle pouvaient se cristalliser les opinions sur le nucléaire en fonction des prises de position de tel ou tel parti.
Ainsi, si aujourd’hui ils plébiscitent la poursuite des recherches sur de nombreux sujets dont ils maitrisent mal les tenants et les aboutissants (nanotechnologies, neurosciences…), rien ne dit qu’ils ne peuvent pas brutalement changer d’avis au gré des prises de position de tel ou tel acteur médiatique.
Il semble donc nécessaire pour la communauté scientifique de davantage prendre position publiquement sur les grands enjeux de société, même si – et c’est tout le paradoxe – les Français estiment dans le même temps qu’en exprimant leurs opinions sur les conséquences de leurs travaux, les scientifiques perdent en objectivité et descendent de leur piédestal.

Financement public vs financement privé : un débat tranché par les Français, par pragmatisme plus que par idéologie

Autre illustration de l’attitude ambivalente des Français à l’égard de la science et des scientifiques : leur manière d’aborder le débat sur le financement privé de la recherche.
Lorsqu’on leur demande de dresser un panorama de la situation de la recherche en France, force est de constater que les interviewés sont relativement pessimistes. La majorité considère que la France est en retard par rapport à la moyenne des pays occidentaux en ce qui concerne le prestige des chercheurs (56%), et ils sont encore plus nombreux à faire ce constat à propos des moyens alloués à la recherche (79%). Seules les grandes découvertes leur semblent être un domaine un peu moins problématique : 37% pointent un retard français, mais 21% considèrent à l’inverse que la France est plutôt en avance et 42% qu’elle est au même niveau. Dans le détail, les jugements sont tout aussi pessimistes : hormis dans le nucléaire – où 40% des Français estiment que la France est plutôt en avance, la recherche française est perçue dans tous les autres domaines au mieux comme étant « au même niveau » et au pire comme étant « en retard ». Qu’il s’agisse de la recherche sur les OGM, sur les neurosciences, sur les nanotechnologies ou sur le réchauffement climatique, un peu plus d’un tiers d’entre eux (entre 32% et 37%) pointent un retard français. A travers ces résultats, s’exprime sans doute la méconnaissance des Français sur l’état de la recherche dans certains domaines moins médiatisés que d’autres, mais aussi la crainte du déclin. Cette crainte est très certainement nourrie par le sentiment que les moyens publics font considérablement défaut à la recherche. Rappelons que c’est le domaine dans lequel la France accuse le retard le plus net d’après les interviewés. Dès lors, la participation du secteur privé apparaît aux yeux du plus grand nombre comme une nécessité inéluctable, même si la plupart des personnes interrogées ont conscience des dangers que cela peut représenter.
En effet, 86% estiment que si le secteur privé participe beaucoup plus qu’aujourd’hui au financement de la recherche scientifique, certains domaines risquent d’être privilégiés au détriment d’autres moins rentables, tandis que 78% estiment que les scientifiques risquent d’être soumis à des pressions allant à l’encontre de l’intérêt général. Pour autant, 88% considèrent malgré tout que secteur privé et public peuvent travailler en bonne entente pour aider efficacement la recherche et 80% pensent qu’on ne pourra pas aider efficacement la recherche si le secteur privé ne participe pas beaucoup plus qu’aujourd’hui à son financement. D’ailleurs, c’est une nécessité pour les trois quarts d’entre eux (74%) « dans l’intérêt du progrès scientifique ».
On le voit, même si les Français se montrent méfiants sur certaines dérives potentielles d’un financement privé de la recherche, leur pragmatisme – ou leur fatalisme ? – les conduit à envisager cette solution de manière positive, car c’est le seul moyen pour eux de permettre à la France de combler son retard et de poursuivre la recherche dans un grand nombre de domaines.

 

 

 

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