De la nécessité d’une fertilisation croisée entreprises-universites-administrations publiques

source : liberation.fr

par Pierre-Yves Geoffard professeur à l’Ecole d’Economie de Paris, directeur d’études à l’EHESS.

L’innovation, autre rendez-vous raté de la France ?

Nous y voilà : trois millions de chômeurs ; près d’un jeune sur cinq sous le seuil de pauvreté ; des entreprises à la peine ; des banques contraintes par l’application des nouvelles règles prudentielles, dites «Bâle III», de fermer les robinets du crédit…

Oui, la rentrée est avare en bonnes nouvelles. Face à une situation aussi dégradée, que faire ?

Une partie des difficultés vient du déficit de coordination entre les pays européens, notamment en termes de politique fiscale et budgétaire.

De ce point de vue, la proposition allemande d’avancer explicitement vers une construction fédérale, et de redonner ainsi une légitimité démocratique aux instances européennes de pilotage économique, constitue une opportunité historique. Certes, cette construction ne résoudrait pas tous les problèmes : l’inflation, qui à un niveau modéré contribuerait malgré tout à alléger les dettes publiques moins brutalement que les stratégies actuelles de baisses des dépenses budgétaires, se heurtera toujours à l’hostilité germanique.

Mais au moins pourrait-on tordre le cou aux spéculateurs toujours à l’affût et prêts, au moindre signe de faiblesse, à s’attaquer aux dettes souveraines et à parier sur un éclatement de la zone euro ; au moins pourrait-on mettre en place des mécanismes de solidarité entre les pays européens, et des règles de responsabilité…

Hélas ! La France tergiverse, renâcle, hésite à s’engager dans cette voie : tant par pusillanimité que pour tenter, en pure perte d’ailleurs, de complaire à sa «gauche», François Hollande semble décidé à rater son premier rendez-vous avec l’histoire. A court terme, le mouvement ne viendra pas d’un engagement européen renouvelé.

En tout état de cause, seul un retour de la croissance permettra de créer suffisamment d’emplois pour sortir de la nasse. Dans des pays plus pauvres, et donc éloignés de la frontière technologique, l’imitation des économies plus productives fournit encore de solides réserves de gains de productivité ; lorsqu’il s’agit de rattraper les plus riches, la voie n’est pas forcément aisée, elle nécessite des investissements et provoque des mutations rapides ; mais le chemin est déjà tracé.

Cependant, pour des pays à productivité élevée comme la France, créer davantage de richesses ne peut venir que de nouvelles méthodes de production, de nouveaux produits, bref, de nouvelles idées : seule l’innovation permettra à l’économie française de retrouver le chemin de la croissance. La difficulté est connue : l’innovation ne se décrète pas ; elle n’est pas le fruit d’une décision gouvernementale ou réglementaire ; elle ne naît pas dans le secret d’un cabinet ministériel. Non, l’innovation est le fruit de millions d’idées, qui peuvent naître ici ou là, sans que l’on sache immédiatement lesquelles sont les bonnes et lesquelles sont les mauvaises. L’innovation est le fruit de l’intelligence collective, elle est par essence disséminée, elle peut venir de n’importe où.

Est-ce à dire que rien ne peut être fait, et que cet objet échappe aux politiques publiques ? Non, bien au contraire. Les politiques peuvent créer les conditions favorisant l’émergence d’idées nouvelles, leur mise en œuvre dans le secteur productif, leur traduction en emplois. Comme le souligne le passionnant rapport de Nicolas von Bülow pour Terra Nova (1), la France accuse un retard important : aux Etats-Unis, plus de 20% de la production annuelle de richesses est issue d’entreprises qui, à un stade précoce de leur développement, se sont appuyées sur des financements de capital-risque ; en France, le chiffre est proche de 0. Mais il ne s’agit pas uniquement de financement : l’innovation doit se penser en termes d’«écosystème» au sein duquel entreprises, universités et administrations publiques se nourrissent de fertilisations croisées. Créer une véritable «culture de l’innovation» passe par de nombreuses initiatives. Pour ne prendre qu’un exemple encourageant, les formations d’ingénieur solidement appuyées sur la recherche, conduisant à des profils de «docteurs ingénieur» sont de puissants moteurs d’idées nouvelles. Les réflexions entreprises en ce sens par l’université Paris-Sciences-et-Lettres, sur un modèle promu naguère par Pierre-Gilles de Gennes, pour développer de tels parcours montrent que des choses peuvent bouger.

Pour que de telles initiatives se multiplient, pour que cent fleurs s’épanouissent, une véritable politique de l’innovation est possible. Souhaitons que le gouvernement ne rate pas ce rendez-vous-là.

(1) http://www.tnova.fr/note/linnovation-en-france-un-syst-me-en-chec 

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