Pourquoi Alain Lipietz suspend ses dons à la recherche sur le cancer.

Source Libération du 16 janvier 2013

Je suspends mes dons…

Par ALAIN LIPIETZ

Lettre ouverte à la Fondation de l’avenir, à l’Association de recherches contre le cancer, aux Instituts Gustave-Roussy, Curie, etc.

J’ai laissé passer le délai de rigueur : on ne me reprochera pas d’avoir saboté votre collecte de dons 2012 par un boycott d’humeur. Mais cette fois, malgré tous vos rappels, j’ai réservé mes dons aux associations pour l’environnement, pour le soutien aux plus démunis, aux recherches sur Alzheimer… Pourtant, depuis le cancer de ma compagne, décédée il y a quelques années, je vous faisais régulièrement des dons. La lutte pour guérir cette maladie me semblait sous-évaluée dans les politiques publiques. Mais, je n’ai pas encore le cancer et mon problème, comme celui de la majorité de mes concitoyens, est d’éviter de l’avoir. Or je dois bien le constater, dans les recherches que vous financez avec nos dons : la prévention n’y a aucune place. Votre passivité face aux expériences de Gilles-Eric Seralini m’a choqué. Il soulevait pourtant un fameux lièvre : le caractère cancérigène de certains OGM dispersés dans la nature ou dans les aliments. On a critiqué le nombre insuffisant de ses rats (sans trop relever que son expérience était beaucoup plus longue que celles ayant conduit à l’autorisation de ces OGM). Je m’attendais donc à une ruée de la recherche française en cancérologie vers des expériences tendant à confirmer ou à infirmer celle de Seralini, et à les étendre à d’autres substances. Rien de tout cela n’apparaît dans vos bulletins. Les dons aux associations d’utilité publique sont certes déduits aux deux tiers de nos impôts. Ce n’est pourtant pas une niche fiscale. Le troisième tiers, nous le payons plein pot : pour avoir simplement le droit d’orienter, sur nos impôts, les deux premiers tiers vers des dépenses autrement utiles que le «crédit d’impôt compétitivité» offert à Total ou à Mittal. Que l’essentiel de la recherche serve à soigner les maladies déjà contractées se comprend. Que la recherche publique hésite de s’aventurer vers la prévention se comprend aussi. Pasteur et ses disciples prêchaient l’hygiène pour débarrasser l’espèce humaine des microbes qui l’empoisonnaient depuis des millénaires. Les poisons à combattre, les germes de «ces maladies créés par l’homme» comme dit le Pr Belpomme, maladies chroniques telles que cancers, asthme, diabètes, infécondité, autisme, allergies, malformations, j’en passe et des pires, sont les résidus de l’activité de grandes entreprises : OGM, pesticides, herbicides, diesel et autres produits chimiques mutagènes, cancérigènes, reprotoxiques, allergisants… On comprend que la recherche d’un Etat qui défend «ses» entreprises hésite à affronter de tels mastodontes. L’hygiénisme public anti-Total ou PSA n’est pas pour demain. Alors, que nous reste-t-il à nous, malades en puissance, pour débusquer les causes des maladies qui nous guettent ? Vos associations. Financées par nous, indépendantes des grands lobbys, vous étiez notre seul espoir. Vous avez failli. Sans ignorer l’importance de guérir le cancer de ceux qui l’ont déjà, je suspends donc mes contributions, jusqu’à ce que vous daigniez vous intéresser au sort de ceux qui ne l’ont pas encore. Dès 2013 j’espère. Avec tous mes encouragements.

Dernier ouvrage paru : «Green Deal. La crise du libéral-productivisme et la réponse écologiste», la Découverte.

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