Lorne M. Trottiere : un Montréalais philanthrope amoureux des sciences

Par Lisa-Marie Gervais

Lorne M. Trottier photographié dans l'atrium portant son nom à l'École polytechnique de Montréal.
Photo : Jacques Nadeau – Le Devoir Lorne M. Trottier photographié dans l’atrium portant son nom à l’École polytechnique de Montréal.

L’École polytechnique aura un Institut de l’énergie grâce à un généreux don de 10 millions du Montréalais Lorne M. Trottier. Entretien avec un philanthrope qui a de grands rêves pour la science, mais qui garde les deux pieds sur terre.

La science moderne a eu Galilée appuyé par les Médicis, les chercheurs en santé mondiale ont les Bill Gates et Warren Buffet, et le milieu scientifique montréalais a, entre autres, son Lorne M. Trottier. Très humble, l’homme d’affaires québécois, qui a donné jusqu’ici au-delà de 60 millions de dollars pour la recherche scientifique au Québec, n’oserait jamais la comparaison. Ce passionné de science préfère citer ces grands philanthropes comme des inspirations.

« J’ai énormément de respect et d’admiration pour le succès de Silicon Valley, pour les gens qui l’ont bâtie, et une partie de ce succès est dû à la philanthropie », a-t-il soutenu dans un entretien au Devoir, se posant en admirateur des William Hewlett et David Packard, ces entrepreneurs qui ont catalysé le développement des industries de pointe de la vallée californienne. « Récemment, certains d’entre eux ont encouragé ceux qui font beaucoup d’argent à donner la moitié de leur fortune, j’y crois. »

Pour expliquer sa générosité — il donne aujourd’hui 10 millions à l’École polytechnique pour que celle-ci œuvre en collaboration avec un institut de la Faculté de génie de McGill, qu’il a doté de 15 millions l’an dernier —, Lorne Trottier vous dirait en gros qu’il n’y peut rien, étant mû par une curiosité dévorante. « Comme l’avait déjà dit un scientifique québécois, ce que je vais regretter le plus à ma mort, c’est de ne plus être là pour apprendre encore plus », a dit l’homme de 64 ans qui a fait fortune avec Matrox, une entreprise de Dorval qui conçoit des solutions matérielles et logicielles dans les domaines de pointe de l’informatique graphique, de l’édition vidéo et du traitement d’image.

Cette curiosité lui est venue enfant, alors qu’un camarade de camp d’été est débarqué avec une radio amateur. Lui qui ne savait rien de la science s’est rué dans les bibliothèques pour « tout savoir sur les secrets de l’univers », des origines de l’univers au fonctionnement du transistor, confie l’homme d’un naturel réservé. Fort d’une éducation solide reçue au Baron Byng High School, une école pour les jeunes de familles modestes, surtout juives de Montréal, Trottier, né d’une mère anglophone juive et d’un père franco-ontarien, a par la suite étudié en génie électrique à McGill grâce à une bourse. Il en est aujourd’hui redevable, dit-il.

« Je suis très intéressé à voir ce que ces jeunes vont sortir des instituts de recherche que j’ai financés. Ils vont m’aider à assouvir ma propre curiosité », raconte l’homme dans un français teinté d’un léger accent. « Je peux juste manger trois repas par jour, j’aime vivre bien, mais je n’ai pas besoin d’un château. J’ai plus de plaisir à faire faire des recherches avec mes dons. »

L’enfant émerveillé qu’il était vit toujours en lui. En témoignent le plaisir fou qu’il a eu à observer l’atterrissage de la sonde Curiosity au Jet Propulsion Laboratory, qui construit et supervise des vols non habités de la NASA aux États-Unis, celui qu’il a eu à financer des conférences à McGill et à réunir des Prix Nobel et les plus grands spécialistes d’astrophysique, jusqu’à l’excitation qu’il a éprouvée lundi, lorsqu’il a assisté à l’atterrissage de l’engin Soyouz au Kazakhstan, depuis l’Agence spatiale canadienne. « Tout ça m’amuse beaucoup », dit-il, enthousiaste.

Combattre les idéologies

À ses intérêts multiples, il existe un dénominateur commun : soutenir une science rigoureuse et objective, la « vraie » science. « Beaucoup de gens aujourd’hui ont peur de la science et s’en méfient, mais au contraire, il faut en apprendre le plus possible pour savoir sur quoi baser nos décisions », soutient-il.

Ce discours contre les pseudosciences et le détournement de certaines vérités scientifiques au profit d’idéologies est un véritable combat pour cet « optimiste technologique ». « Toutes les recherches qui vont se faire à la Polytechnique et à McGill vont être basées sur les meilleures connaissances et non sur les opinions politiques et les intérêts économiques », assure-t-il. L’Institut de l’énergie Trottier de Polytechnique et le Trottier Institute for Sustainability in Engineering and Design (TISED) de l’Université McGill devront d’ailleurs travailler en collaboration et partager leurs découvertes avec le plus grand nombre.

Se gardant de faire de la politique, il ne peut s’empêcher d’inviter le gouvernement à viser l’excellence des universités en les finançant « pleinement ». Le Québec n’est pas les États-Unis, avec ses Harvard, Stanford et MIT, mais le potentiel est grand. « Nous avons ici des universités de ce calibre-là. Il ne faut pas les laisser descendre au même niveau que tout le monde, il faut encourager l’excellence. On a une équipe de hockey à Montréal. Qui ne veut pas qu’elle soit la meilleure ? souligne-t-il. Nous avons plusieurs grandes universités et nous avons le nombre d’étudiants universitaires parmi le plus élevé en Amérique », a-t-il insisté. Les soutenir est dans l’intérêt de tous.

Il reconnaît que les universités québécoises anglophones comme McGill — elle-même fondée en 1821 par un don de James McGill — ont davantage développé la philanthropie, une culture qui vient du Canada anglais, mais surtout des États-Unis. Mais plus qu’une question de langue, le Québec, surtout Montréal, gagne à se développer dans ses pôles d’excellence. Et tous les moyens sont bons, y compris la philanthropie. « Je ne suis pas Bill Gates, j’ai des moyens pas mal plus modestes, mais j’aime mieux placer mon argent ici qu’ailleurs. »

D’autant que les voyages dans l’espace ne sont pas dans ses plans. « Ce n’est pas pour moi. Même si c’est le fun, j’aime mieux investir mon argent et regarder ce que les meilleurs sont capables de faire », souffle-t-il. À défaut de la lune, il se bornera à suivre les « vraies » étoiles.

Source ledevoir.com

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