Marcel Morabito, professeur des universités à Sciences-Po Paris : "Il est indispensable de tisser des liens étroits entre sciences et politique"

Marcel Morabito, professeur des universités à Sciences po Paris et conseiller auprès du directeur de la recherche technologique du CEA ©C.Authemayou

Quels sont les points communs entre la Silicon Valley, Tsukuba au Japon ou le campus grenoblois GIANT ? Marcel Morabito, professeur des universités à Sciences po Paris et conseiller auprès du directeur de la recherche technologique du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives).

Source : L’Etudiant.fr, écrit par Céline Authemayou

Marcel Morabito a débuté en 2006 un tour du monde des campus innovants pour analyser leur stratégie politique. Dans un ouvrage publié en janvier 2014 et intitulé “Recherche et innovation, quelles stratégies politiques ?”, il livre la synthèse de huit années d’observation. Entretien.

Dans le cadre de votre fonction au sein du CEA, vous avez visité au cours des huit dernières années des lieux de recherche et d’innovation dans une vingtaine de pays. Sur quels critères les avez-vous choisis ?

Les choix ont porté sur quatre points successifs : la gouvernance des centres d’excellence dédiés plus particulièrement aux micro et nanotechnologies ; l’impact de la crise économique sur la recherche ; les pays émergents, que l’on connaît peu sous l’angle recherche et innovation ; les liens entre monde académique et industrie. Cela m’a en effet conduit dans vingt pays, que j’ai eu l’occasion de visiter plusieurs fois. Car dans un monde en évolution constante, des changements parfois radicaux peuvent être observés en l’espace de quelques mois.

Pour qualifier les campus visités, vous parlez d’écosystèmes d’innovation. Comment les définissez-vous ?

Le principe est emprunté à l’écologie : dans un écosystème coexistent divers éléments qui doivent entrer en interaction pour parvenir à produire une évolution bénéfique à l’ensemble. Le noyau dur de ces écosystèmes d’innovation est composé des universités, des organismes publics de recherche, des entreprises et des autorités politiques. Ces quatre éléments sont indispensables pour produire de la croissance et créer de l’emploi.

Malgré cette pyramide solide, vous observez qu’un écosystème, aussi performant soit-il, ne peut pas être dupliqué dans un autre pays. Pour quelles raisons ?

La raison principale tient à l’aspect culturel d’un pays. Prenez un exemple bien connu, celui de la Silicon Valley. L’université de Stanford est à elle seule à l’origine de 40.000 start-up ! Pourquoi ? Parce qu’il y a sur place un terreau particulièrement propice à l’innovation : qualité intellectuelle, nombreux capitaux, véritable esprit d’entreprise… Ajoutez à cela une absence totale de blocage face à l’échec, ce dernier étant considéré comme un revers nécessaire. Toutes ces raisons font que vous êtes dans une culture qu’on ne retrouve pas ailleurs. Et qu’il est par nature impossible de dupliquer.

Si les modèles ne peuvent pas être dupliqués, sont-ils nourris au moins par des objectifs similaires ?

Oui, cela fait partie des invariables observés au cours de mes missions. Ces écosystèmes partagent, par exemple, un certain nombre de priorités scientifiques. Il est vrai que ces priorités constituent de véritables enjeux planétaires. On peut citer la santé ou les nouvelles énergies par exemple. De la même manière, le développement urbain occupe une place importante au cœur de ces projets. Prenez l’exemple de GIANT à Grenoble : la presqu’île scientifique va accueillir des logements, des services de proximité… La société est placée au cœur de la dynamique.

Par-delà les objectifs, on observe également des similitudes en matière de méthodes de travail. S’il y a bien un mot à retenir sur le sujet, c’est celui de décloisonnement. Il faut décloisonner recherche et éducation, monde académique et entreprise. Il n’y a d’innovation qu’à partir du moment où cette diversité peut s’exprimer.

« Il faut décloisonner recherche et éducation, monde académique et entreprise »

Les écosystèmes de recherche et d’innovation s’inscrivent toujours au cœur d’un territoire géographique bien défini. C’est le cas de la Silicon Valley située en Californie ou de Boston sur la côte Est des États-Unis. À quoi tient l’émergence de ces lieux ?

Systématiquement, les écosystèmes qui réussissent s’appuient tous sur une histoire très forte dans les relations entre recherche, industrie, université et politique. C’est le cas à Cambridge, à Grenoble ou à Munich par exemple.

Il faut également ajouter à cela le poids d’une personnalité locale, qui a porté ou qui porte le projet à bout de bras. La logique de site apparaît ainsi déterminante dans l’éclosion comme dans le développement d’un écosystème d’innovation.

La logique de site, c’est ce que l’on retrouve avec les pôles de compétitivité, qui s’inscrivent sur un bassin géographique restreint ?

En effet, les pôles de compétitivité s’inscrivent totalement dans cette logique. En France, ces derniers répondent à deux objectifs dont la complémentarité se révèle parfois délicate :compétitivité internationale et aménagement du territoire. Il en est résulté un nombre élevé de pôles. La France compte ainsi 71 pôles – contre 15 en Allemagne ou 18 au Japon –, mais seuls sept sont mondiaux et 11 ont une vocation mondiale.
À l’échelle européenne, c’est une autre logique que l’on retrouve, celle des réseaux, comme par exemple les projets gravitant autour de l’Institut européen de technologie. Cela s’explique politiquement : avec 28 pays, il devient logiquement difficile de privilégier un territoire plutôt qu’un autre.

Vous affirmez dans votre livre que la crise économique a eu des effets bénéfiques sur les écosystèmes, en forçant notamment les acteurs à se regrouper.

Au cours de mes voyages, tous mes interlocuteurs ont été unanimes sur ce point : la crise est mère du progrès. Elle oblige à mettre l’accent sur la création, à développer les solidarités, à avoir des approches novatrices. Bon nombre de pays ont ainsi investi à contre-cycle dans la recherche et l’innovation. Leur argument était clair : ne pas prendre de retard et figurer en bonne position lorsque se produirait la reprise économique.

« La crise est mère du progrès. Elle oblige à mettre l’accent sur la création, à développer les solidarités, à avoir des approches novatrices »

Et la France dans tout ça ? Quel constat dressez-vous sur la situation du pays, au vu de cette comparaison mondiale ?

Il existe souvent à l’étranger une chose que nous n’avons pas en France : un lien étroit entre science et politique. À l’étranger, le monde scientifique et technologique est souvent présent dans les instances politiques. Cela permet de favoriser une relation de confiance envers la science. À Taïwan par exemple, des DVD dédiés aux nanotechnologies sont diffusés dès le jardin d’enfants. L’objectif est d’éduquer les enfants afin qu’ils se fassent ensuite les relais de la formation reçue auprès de leurs parents. Une telle diffusion de la culture scientifique est difficilement imaginable en France…

On en revient donc au poids de la culture dans le développement de ces écosystèmes…

En effet. Les différences entre les États dans le domaine de la recherche et de l’innovation ne sont pas seulement liées à des questions politiques ou économiques. Elles renvoient à des problématiques de confiance en la science, de capacité à se projeter sur le long terme, d’aptitude au changement. Tout ceci repose donc clairement sur des champs culturels. Et qui dit culture, dit système d’éducation.

Faut-il alors revoir le système éducatif français pour former à cette culture de l’innovation ?

S’il a ses faiblesses, le système éducatif français a aussi ses qualités. Il est en tout cas rassurant de le voir faire l’objet d’une attention soutenue de la part des autorités politiques. Pour faire progresser l’ouverture d’esprit, il est en effet indispensable de passer par l’éducation, même si les tentatives de changement se heurtent fréquemment à un conservatisme qui ne facilite pas les avancées, même si le sujet requiert de la patience. Car les effets des réformes dépassent largement la durée des mandats électoraux. Il faut avoir la sagesse, au-delà des clivages politiques, de voir loin !

Depuis une dizaine d’années, les lignes bougent : des personnalités des sphères économique et politique expriment une vision plus large et plus ouverte du sujet. Dans un monde qui avance très vite, il est essentiel de ne pas décrocher en matière de recherche et d’innovation. Sous peine de perdre la bataille des emplois.

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