Open data : faut-il partager pour mieux innover ?

53a86d103d48fLes 5 et 6 juin dernier se tenait le colloque « Science ouverte – Société ouverte », organisé conjointement par la Direction générale pour la recherche et l’innovation (DGRI) et Etalab, le service du premier ministre chargé de l’open data (programme disponible ici).

Source : My Science Work, par Pierre-Sofiane Kadri

C’est la première fois que le ministère réunit chercheurs et experts pour discuter et réfléchir autour du thème de l’open data dans la science. Résumé de la séance dédiée à l’innovation ouverte : portée par les industriels et les chercheurs, l’innovation est confrontée aux défis de la propriété intellectuelle, de son évolution et de son efficacité.

Le partage est idéal : bienvenue chez les geeks

Coopération ou individualisme, que choisir ? Le colloque est introduit sous l’angle des sciences sociales par une présentation de Jacques Dubucs, responsable des sciences de l’homme et de la société à la Direction générale pour la recherche et l’innovation (DGRI). « Nous vivons dans un monde de brutes », lance-t-il, avant de donner à l’assistance une once d’espoir : « L’apparition de l’esprit geek laisse cependant entrevoir une version de la nature humaine plus philanthropique ». Ainsi, la coopération entre individus ne suit pas les mêmes règles dans le monde matériel que dans celui de l’information. Explication : dans le monde des objets, et en l’absence de communication, « la coopération est individuellement irrationnelle » (une référence au dilemme du prisonnier). En bref, « Mieux vaut partir en guerre qu’être trahi, et mieux vaut trahir que coopérer ».

Au contraire, dans une vision idéale du partage des données, « La traîtrise informationnelle ne rapporte rien. (…) Le groupe qui coopère en sait plus qu’un membre quelconque du groupe avant qu’il n’y ait eu partage d’information. » C’est bien sur cette règle que repose la production de savoir scientifique et c’est pour cette raison que les chercheurs publient les travaux de leurs recherches. Certaines situations privilégient pourtant l’asymétrie de l’information, et c’est là que tout se complique. Il peut en effet y avoir de bonnes raisons de garder une information pour soi, en bourse par exemple, ou dans l’innovation technologique. Pour ce qui est des données personnelles, on peut très bien ne pas vouloir divulguer un code de carte bleue, ou son état de santé. L’information n’est pas neutre et les individus ont parfois des intérêts divergents.

Et le geek, il partage ? Devant une assemblée de chercheurs et de curieux, la matinée a ainsi été ponctuée par des références insistantes à ce personnage quasiment mythologique, défini à plusieurs reprises comme un être moderne, philanthrope, adepte du numérique, gros producteur et consommateur de données. Passons sur le débat sémantique qui oppose geek et nerd, ce qui m’a le plus frappé ce matin c’est la dépolitisation du geek en tant qu’individu. Loin de la notion du citoyen doté d’un capital technologique élevé, le geek décrit ce matin là ressemble plus au profil type d’un super-consommateur, celui qui informe au maximum les géants du web et les entreprises curieuses de tous ses faits et gestes. Un être pur sans idées.

Pourtant, l’individualisme existe aussi dans monde des geeks. Bill Gates et Linus Torvalds sont tous les deux des geeks, mais Windows et Linux sont pourtant des projets politiques très différents. L’information a de la valeur, même pour un geek. Partager ou ne pas partager, cette décision découle autant de considérations philosophiques ou politiques que d’une nécessité très terre à terre, celle de l’efficacité.

Le partage est efficace : la propriété intellectuelle n’exclut pas la coopération

Devant la nécessité économique et technologique, coopération et partage forment un cocktail efficace dans l’économie de marché. La mise en commun peut effectivement rendre compétitif et optimiser le processus d’innovation. Pas question évidemment pour les industriels d’abandonner toute forme de propriété intellectuelle par pure philantropie : il faut encore créer de la valeur.

Sylvain Allano, directeur de la science et des technologies futures chez PSA Peugeot Citroën, est venu présenter lors du colloque la stratégie d’innovation ouverte du groupe. « L’industrie automobile est confrontée à d’énorme défis qui vont lui faire totalement changer de visage dans quelques années » explique-t-il. Parmi ces défis à venir, l’évolution de la mobilité urbaine, la préservation de l’environnement, mais aussi les nouvelles attentes des usagers. « Ceux qui nous courtisent actuellement, ce sont les gens de la Silicon Valley, comme Google et Facebook. » Quel intérêt pour ces grosses firmes du web ? Les véhicules connectés de demain vont devenir des nœuds d’information, de véritables aspirateurs de données, qui transporteront personnes, énergie, et information.

Pour imaginer ce véhicule du futur, PSA a mis en place depuis 5 ans une politique d’innovation ouverte, concrétisée sous la forme de bases d’open innovation en France et à l’étranger, en partenariat avec les universités. La crise économique et des défis technologiques de plus en plus complexes sont autant de raisons d’intégrer dans l’effort d’innovation des acteurs extérieurs à l’entreprise : « Avant, il fallait aller chercher une connaissance spécifique pour résoudre un problème technique. Aujourd’hui, il ne s’agit pas tant de trouver la réponse que de se poser les bonnes questions. C’est pour cela que l’on va chercher ailleurs, en ouvrant un champ scientifique très large. » L’open innovation se fait donc dans un esprit de collaboration, en laissant toutes les portes ouvertes à la créativité : milieu académique, institutions scientifiques, indépendants.

Il n’est pas question d’open source, mais bien d’open innovation. La propriété intellectuelle reste d’actualité, mais la collaboration est de mise : « Tout le monde doit être gagnant, les universitaires comme les entreprises. Il y a un partage de la propriété intellectuelle sur les résultats connus. » La gestion de ces brevets modernisés se fait dans des patent pools, des fondations qui gèrent les droits de propriété industrielle : « Cela ne sert à rien de posséder soi-même les brevets. Nous renonçons à la propriété intellectuelle, c’est la fondation qui exploite alors les droits. » L’institut VeDeCoM (Véhicules Décarbonés Communicants et leur Mobilité), réunit par exemple collectivités locales, instituts de recherche, et constructeurs automobile (dont PSA et Renault) autour des enjeux majeurs du futur de l’automobile.

La frontière entre open innovation et open source n’est cependant pas infranchissable pour tout le monde : le constructeur de véhicules électriques Tesla Motors vient ainsi d’annoncer par l’intermédiaire de son très médiatique patron Elon Musk que l’entreprise renonçait à l’exclusivité de ses droits sur ses brevets. Encore une fois cette décision n’est pas anodine, puisqu’il l’objectif de Tesla est ainsi de dynamiser le marché du véhicule électrique.

Le partage est dangereux : attention aux marchés et aux emplois français

La matinée s’est conclue par l’intervention de Marie-Pierre Van Hoecke, conseillère recherche et innovation auprès de la Délégation interministérielle à l’intelligence économique. Très vite, le ton est donné : « Je vis dans le monde réel, avec de vrais problèmes et de vraies questions. Laissez-moi vous ramener sur terre. » Pour l’ancienne directrice du bureau du CNRS en Chine, le redressement économique et industriel de la France est en jeu, il faut arrêter de vivre dans un « monde de Bisounours ». Marie-Pierre Van Hoecke cite ainsi la page Wikipédia francophone de l’open innovation : comparée aux versions anglaise, italienne, néerlandaise, celle-ci serait la seule à associer open innovation et open source, en faisant référence à l’économie sociale et solidaire : « Vous pouvez regarder dans toutes les langues, les Français sont les seuls à parler comme ça. »

Il faut donc considérer l’open innovation comme une ouverture contrôlée : l’information a de la valeur, au cœur de la compétitivité des entreprises nationales. La France ne doit pas être l’imbécile heureux qui partage tout, pour que les autres profitent sur son dos.Certains chercheurs en France militent pour l’indépendance de la recherche publique et la diffusion de savoir en licences libres. D’un côté, on peut comprendre que ce qui est fiancé par l’argent public soit distribué librement. De l’autre, la spécialiste en intelligence économique objectera que les entreprises étrangères peuvent s’en saisir, voler des marchés, et creuser le gouffre du chômage en France.  « Je vais vous parler d’emploi. (…)Le citoyen moyen se dit qu’il participe au financement de la recherche, et qu’il aimerait bien en profiter aussi. »

La loi Fioraso sur l’enseignement supérieur et la recherche, votée il y a un peu plus d’un an, mettait l’accent sur les politiques de transfert des résultats de la recherche publique vers l’économie. C’est dans cette logique que Marie-Pierre Van Hoecke exhorte les chercheurs dans l’assistance à réfléchir à deux fois avant de distribuer le savoir scientifique et technologique à tout venant : « Si l’industrie a une responsabilité sociale, le chercheur a une responsabilité économique. » On se rend bien compte du paradoxe : la notion de partage est au cœur du processus d’innovation, mais l’économie à la fois mondialisée et très nationale impose la protection d’intérêts propres.

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