Sélection à l’université : entre illégalité et bon sens

693-enseignement-superieur-publicL’Université a-t-elle le droit de sélectionner ses étudiants ? La question est épineuse. L’Unef a remis le sujet sur le devant de la scène avec son enquête annuelle dénonçant les « pratiques illégales » des facs en la matière. Trente-trois établissements exigeraient des prérequis à l’entrée de la licence ou du master, franchissant ainsi la « ligne jaune », selon le syndicat étudiant. Ce que réfutent les universités, tandis que le ministère place la balle au centre.

Source : EducPros.fr, par Marie-Anne Nourry et Camille Stromboni

L’Unef accuse 33 universités de pratiquer une sélection illégale à l’entrée de la licence ou du master, dans son enquête publiée le 16 juillet 2014. Le syndicat étudiant avait débuté ce recensement en licence l’an dernier, en pointant 27 mauvais élèves, avant de l’élargir au master 1 cette fois-ci.

Et ce n’est pas le tirage au sort pratiqué à l’entrée de certaines licences que cible l’Unef dans son enquête, bien qu’elle le déplore en s’alarmant des difficultés budgétaires des établissements. Mais la « vraie » sélection : sur dossier, entretien, ou autre instrument d’évaluation permettant aux facs de choisir leurs étudiants. Ce qui rapprocherait ainsi l’université des écoles, prépas, BTS ou tout simplement des IUT. Une pratique illégale, juge le syndicat. Et le « ministère de l’Enseignement supérieur n’a pris aucune mesure » contre cette sélection qui « progresse », s’inquiète-t-il.

Le ministère dans la nuance

Mis ainsi au banc des accusés aux côtés des universités, le ministère réfute pourtant l’idée d’un fonctionnement illégal, les recteurs délivrant en la matière leur autorisation au cas par cas. Il promet tout de même un regard attentif aux possibles abus.

Si un dispositif expérimental – comme les CMI (Cursus master ingénierie) ou la licence Frontières du vivant (Paris 5) – ou des partenariats internationaux nécessitant d’envoyer les étudiants dans un établissement étranger peuvent justifier une sélection sur prérequis à l’entrée, cela ne doit concerner que l’un des parcours d’une filière. Il ne serait ainsi pas possible de choisir ses étudiants de L1 en droit en fonction de leur niveau en orthographe ; en revanche, l’université pourrait vérifier le niveau de langue pour le parcours anglais de la mention droit.

Un raisonnement complexe, en attendant un positionnement officiel du ministre de l’Éducation nationale et de la secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur, déjà interpellés récemment sur la sélection en master. D’ici là, ce sont les universités qui reçoivent les attaques.

La riposte des univesités : une question de « bon sens »

« La sélection dans certaines filières n’a rien d’illégal, défend tout d’abord Jean-Loup Salzmann, le président de la CPU (Conférence des présidents d’université). À titre personnel, je pense qu’il n’est pas aberrant de demander à un étudiant qui rejoint une filière de langues vivantes d’avoir déjà fait des langues au lycée. Personne ne trouve d’ailleurs scandaleux qu’un lycéen de terminale S soit passé par une première S… »

« C’est une question de bon sens, renchérit Bruno Sire, à la tête de Toulouse 1. Il faut arrêter l’idéologie aveugle. » Dans son université, recensée par l’enquête de l’Unef, la sélection concerne les doubles licences. « Il s’agit de cursus très exigeants nécessitant une capacité de travail comparable à celle attendue en classe préparatoire, poursuit le président. La sélection permet de limiter le risque d’échec si on sait que certains étudiants ne réussiront pas à survivre. »

Cette année, Toulouse 1 a reçu 350 demandes pour 90 places dans le parcours éco-droit. « Et ceux qui ne sont pas retenus vont recevoir une proposition dans les licences standards », précise Bruno Sire.

À l’université d’Avignon, le directeur de l’UFR de sciences humaines et sociales, Pierre-Louis Suet, est abasourdi : « Nous pratiquons une orientation incitative depuis trente ans, sous contrôle du rectorat, et nous n’avons jamais reçu un seul recours administratif ! »

Une obligation d’accueillir en master, pas forcément dans le diplôme visé

La licence info-com, citée en exemple par le syndicat étudiant parmi les formations pratiquant une sélection illégale, reçoit chaque année environ 900 demandes pour une capacité d’accueil limitée à 120 étudiants. « À partir des dossiers des candidats, nous dressons une liste de 250 étudiants qui ont le meilleur profil pour réussir dans cette filière. C’est ensuite APB qui en sélectionne 120, selon ses propres critères. »

Même réaction du côté de Paris 5, en tête des accusés pour deux licences et surtout 34 masters. « Nous pratiquons la sélection en master 1 mais ce n’est pas illégal, martèle son président Frédéric Dardel. Si on additionne les capacités d’accueil de nos masters, nous pouvons accueillir tous les diplômés de nos licences. En revanche, nous ne sommes pas obligés de les mettre dans la mention qu’ils demandent. » Une nuance qui n’est pas du goût de l’Unef.

L’Unef demande au ministère de faire respecter la loi

« C’est d’abord une question de légalité, rétorque William Martinet, à la tête du syndicat. Les universités n’ont pas le droit de demander des prérequis et il y a une jurisprudence en la matière : les étudiants qui ont posé un recours contre un refus des universités de les inscrire ont tous obtenu satisfaction. »

L’Unef demande au ministère de rappeler à l’ordre les universités concernées mais aussi de leur donner les moyens nécessaires pour faire réussir les étudiants.

« Quoi qu’il en soit, il faut revoir l’ensemble du -3/+3, avec une orientation prescriptive, juge Jean-Loup Salzmann (CPU). La solution n’est pas de faire de l’’université bashing’ ! Nous devons tous nous mettre autour d’une table, l’État, les étudiants, les proviseurs de lycée. » Le débat s’annonce agité… s’il a lieu.

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