Les labos publics multiplient les essaimages

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Depuis quinze ans, les chercheurs publics sont vivement encouragés à valoriser leurs travaux en créant des entreprises. Pour faciliter leur démarche, leurs établissements les accompagnent avec des dispositifs et des financements spécifiques. Retours d’expérience.

Source : La Tribune.fr, par Isabelle Boucq

Dans le monde des entreprises issues de la recherche publique, il y a un avant et un après la loi Allègre sur l’innovation et la recherche de 1999.

« Le CEA a une politique d’encouragement à la création d’entreprises innovantes depuis les années 1980. La loi Allègre a nettement contribué à renforcer le mouvement en permettant aux chercheurs de créer leur entreprise », explique Yvan Baumann, responsable de l’essaimage au CEA.

Outre la possibilité offerte aux chercheurs de se mettre en disponibilité pour mener à bien la création de leur start-up, ce vétéran de la valorisation cite trois mesures incitatives : la création d’incubateurs publics pour accompagner ces scientifiques dans leur mue entrepreneuriale ; les fonds d’amorçage publics qui ont reçu 600 millions d’euros du Fonds national d’amorçage en 2011, et le Concours national d’aide à la création d’entreprises innovantes du ministère de la Recherche.

Bilan ?

« Il y a six ou sept ans, on était à environ cinq entreprises créées par an au CEA. Aujourd’hui, on est autour d’une dizaine. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est au-delà de l’objectif fixé par nos autorités de tutelle de 25 créations tous les quatre ans», observe Yvan Baumann.

« Quand on mature une technologie, on a le choix du transfert vers une entreprise existante ou de la création d’une nouvelle entreprise. Pour la création, on s’interroge sur une liste de critères. Mais il faut aussi un porteur de projet volontaire dans l’équipe. Il reste salarié du CEA pendant dix-huit mois et garde un droit de retour pendant quatre ans », détaille Yvan Baumann.

Au CEA, 90% du transfert industriel se fait vers des sociétés existantes. Mais le nombre de spin-off pourrait continuer à augmenter grâce aux journées de sensibilisation organisées pour les chercheurs.

Un trinôme pour développer les projets

C’est le cas, par exemple, de WiN MS, une start-up issue du CEA List et spécialisée dans le diagnostic des systèmes de câblage pour la maintenance aéronautique et la surveillance d’infrastructures câblées pour lutter contre les vols dans le réseau ferroviaire. Marc Olivas, chercheur et aujourd’hui dirigeant de l’entreprise, brûlait d’envie de passer à l’étape suivante.

« Nous nous sommes rencontrés en 2011 grâce au dispositif « Start-up In Vitro » d’HEC Paris, qui met en relation des scientifiques et des alumni d’HEC pour maximiser les chances des start-up», explique Arnaud Peltier, le cofondateur de WiN MS, qui emploie aujourd’hui huit personnes et travaille avec des sous-traitants français.

Lauréate du Concours national d’aide à la création d’entreprises innovantes dans la catégorie « En émergence » en 2011 et « Création-développement » en 2012 (61% des projets lauréats sont issus de la recherche publique), la société a pu financer son démarrage et décrocher rapidement son premier client.

 « Être issus de la recherche nous donne un fort avantage compétitif, charge à nous de continuer nos efforts de R & D», prévient Arnaud Peltier.

La secrétaire d’État chargée de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso, rappelle souvent que la recherche française se place au 5e rang mondial, mais qu’on plafonne au 20e rang pour l’innovation. Avec sa loi du 22 juillet 2013 qui intègre un volet sur le transfert de technologie et la valorisation des résultats, elle ambitionne d’accélérer le passage de la recherche du labo à l’entreprise. Un mouvement qui est en marche dans tous les organismes de recherche.

Dans la foulée de la loi Allègre, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) s’est doté de sa structure de transfert de technologie, baptisée Inserm Transfert en 2000, avant de créer en 2005 Inserm Transfert Initiative. Ce fonds d’amorçage doté de près de 40 millions d’euros a pour mission de financer des biotechs issues des résultats de la recherche publique, dont une très forte majorité de l’Inserm.

Cécile Tharaud vient de prendre la tête d’Inserm Transfert Initiative après avoir dirigé Inserm Transfert.

 « Nous avons une dizaine de chefs de projets, avec de solides parcours dans la recherche académique et privée, qui vont dans les labos parler aux chercheurs pour avoir un regard sur le développement précoce de projets à fort potentiel.

Les projets détectés sont pilotés par un trinôme composé du chef de projet scientifique, d’un ingénieur brevet et d’un business développeur. Cette équipe sait de quoi le projet a besoin et à quel moment, en tenant compte du retour des industriels », explique-t-elle sur le fonctionnement d’Inserm Transfert.

« Pour avoir des projets d’entreprises pérennes, il faut une science d’excellence, un marché et une équipe de management que nous construisons.»

Et ça, c’est le travail d’Inserm Transfert Initiative.

Parmi les spin-off issus de l’Inserm Transfert, citons Fovea Pharmaceuticals, racheté par Sanofi en 2009, DNA Therapeutics ou encore Sensorion.

 « Nous faisons de la R & D dans le secteur médical en amont des sociétés pharmaceutiques », explique le docteur Laurent Nguyen, PDG de Sensorion.

« Nous avons trois programmes de candidats médicaments qui sont à l’origine basés sur des travaux de l’unité Inserm du docteur Chabbert sur les désordres vestibulaires, à Montpellier. Pour les problèmes de vertiges et d’audition, il n’existe que trois ou quatre médicaments dans le monde. Un produit efficace pourrait devenir un blockbuster. »

En attendant, la prudence doit rester de mise : toutes les sociétés essaimées, à l’Inserm et ailleurs, ne rencontrent pas le succès. Et parmi les survivantes, beaucoup restent de taille modeste. Quant à la recherche agronomique, ils sont huit à Inra Transfert à valoriser les résultats obtenus par les chercheurs.

 « Nous évaluons les projets sur quatre critères : la propriété intellectuelle, la qualité scientifique, le marché et l’envie de créer dans l’équipe », résume Philippe Lénée, son directeur général, auquel il arrive de proposer un projet de création à l’un des sept incubateurs partenaires quand aucun chercheur n’est partant.

« Si nous avons une technologie de rupture, on pense plutôt à la création d’une start-up car il faudra monter une filière. Si c’est une innovation incrémentale, on la propose à une société existante.»

De beaux succès, comme Kelkoo et Ilog

Bel exemple de spin-off issue de l’Inra : ReproPharm. Cette société tourangelle commercialise depuis 2013 le premier kit d’ovulation pour les bovins : les éleveurs l’utilisent facilement à la ferme pour programmer les inséminations avec plus d’efficacité.

« Quand j’ai déposé mon premier brevet en 1991, c’était plus important de publier un article que de créer des produits. Mais j’ai toujours eu le souci de mettre des produits sur le marché », explique Marie-Christine Maurel, ancienne chercheuse de l’Inra Tours qui dirige aujourd’hui cette société de sept personnes dont elle assure aussi la direction scientifique.

Après l’Europe, ReproPharm a commencé à se déployer aux États-Unis et au Canada.

Spécialiste du transfert technologique et ancien directeur général adjoint de l’Inria, l’organisme public de recherche dédié aux sciences et technologies du numérique, Laurent Kott est aujourd’hui président du directoire d’IT-Translation, l’outil de valorisation de la recherche par la création d’entreprises de l’Inria.

Si tout a commencé par la création en 1984 de Simulog (ingénierie de logiciels scientifiques), l’Inria affiche sur son tableau d’honneur de beaux succès comme Kelkoo, le moteur de shopping issu des travaux de l’Inria et de Bull, revendu à Yahoo pour 500 millions de dollars. Ou encore Ilog, lancée à la fin des années 1980 et revendue à IBM vingt ans plus tard.

« Globalement, il y a un mouvement encourageant et de plus en plus de chercheurs qui ont envie d’entreprendre et ne se laissent pas démotiver », estime-t-il.

Assoupi après l’éclatement de la bulle Internet, le mouvement est reparti à partir de 2009.

« Les sujets de recherche ont des hauts et des bas. À l’Inria, nous travaillons depuis des dizaines d’années sur des sujets qui décollent maintenant, comme les systèmes distribués devenus le cloud, la robotique ou le calcul haute performance. On sait que la création est de longue haleine et que le taux d’échec est élevé.»

« D’abord bénéficier à la France, puis à l’Europe »

Perturbé par les rachats étrangers ?

« On peut épiloguer sur la taille des marchés ou la prise de risque. Mais, c’est un fait. Quand ces start-up ont du succès et ont besoin de se déployer à l’international, elles vont vers de grandes sociétés. On peut le regretter, mais c’est aussi un signe de reconnaissance que ces grandes sociétés rachètent de bonnes technologies», raisonne Laurent Kott.

Même son de cloche du côté du CNRS, champion de la création d’entreprises avec une cinquantaine de cas par an, où on évoque les Zones à régime restrictif, récent outil de protection du potentiel scientifique et technique.

 « Cette propriété intellectuelle qui a été financée par l’État doit d’abord bénéficier à la France, puis à l’Europe. Mais il vaut mieux se tourner vers des industriels étrangers que ne rien en faire et n’avoir aucun retour », estime Pierre Roy, directeur adjoint au CNRS-DIRE.

Comprendre les retombées économiques des start-up issues de la recherche publique est un autre casse-tête.

« Elles ne publient pas ces données et nous n’avons pas les ressources pour les suivre », constate-t-il.

Car parfois l’origine des travaux n’est plus mentionnée. Il faut être spécialiste pour savoir, par exemple, que la technologie EB66 de la biotech Valneva est basée sur un brevet de l’Inra… EB66 ? Une ligne cellulaire qui a permis de produire un vaccin contre la grippe pandémique H5N1, qui a reçu en mars dernier une autorisation de mise sur le marché au Japon.

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