#Crowdfunding pour une école : « En tant qu’élue, j’ai honte de l’avoir fait »

La maire de Yèbles, en Seine-et-Marne, peinait à boucler le budget de la nouvelle école communale : elle s’est tournée vers le financement participatif. « Au début, le Trésor public pensait que c’était une blague. »

Source : http://rue89.nouvelobs.com

Sur le comptoir d’accueil de la mairie de Yèbles, une enveloppe blanche entrouverte attend son tour. En émergent une carte postale des Hautes-Alpes et un chèque à l’ordre du Trésor public.

La mairie en reçoit presque tous les jours et de partout en France depuis que la commune a lancé un appel aux dons pour sauver son école primaire, le 8 décembre dernier.

Au total, 44 050 euros ont été récoltés sur MyMajorCompany, une plateforme de financement participatif. La somme est inscrite au feutre sur le panneau d’affichage, entre la porte d’entrée de la mairie et le portail de l’école.

Panneau d’affichage, sur la mairie de Yèbles, le 13 mars 2015 (Emilie Brouze/Rue89)

Si la collecte sur le site s’est achevée le 7 mars à minuit, les donateurs continuent d’envoyer des chèques directement en mairie, parfois accompagnés de gentils petits mots. Madame la maire tient les comptes. Ce jeudi, elle avance un chiffre rond :

« 47 200 euros. »

« Nous sommes dans l’urgence »

A Yèbles, 875 habitants, l’école est à peu près le seul lieu de vie. « Elle donne une âme au village », soutient Marième Tamata-Varin, 34 ans, maire sans étiquette et responsable d’un centre de formation à Paris.

Situé à vingt minutes en voiture de Melun et à 5 km d’une gare où des trains directs relient la capitale en 40 minutes, le village attire par dizaines familles et jeunes couples qui se sont installés ces dernières années dans de petits pavillons avec jardin.

Un lotissement récent, à Yèbles (Emilie Brouze/Rue89)

Sous l’ancienne municipalité, un lotissement de 43 habitations a surgi de terre, explique Marième Tamata-Varin, qui était alors première adjointe :

« On a fini le mandat fâchés à cause de ces constructions-là. On ne peut pas accueillir la population quand les infrastructures ne sont pas prêtes. »

En trois ans, la population a augmenté de 30% et les effectifs de l’école communale ont quasiment triplé, de 50 à 125 enfants. Les élèves de maternelle et de primaire sont aujourd’hui repartis dans cinq classes – l’une a été construite en 2013.

A la récréation, la cour n’est pas assez grande pour contenir tout le monde. Et les « grands » occupent un préfabriqué au fond de la cour. Posé il y a trente ans « de manière provisoire », il est vétuste : il y a des fissures, des infiltrations, un chauffage défaillant et de l’amiante, liste la maire.

« Nous sommes dans l’urgence. »

Le préfabriqué dans l’enceinte de l’école qui devrait être déconstruit (Emilie Brouze/Rue89)

« Je fais quoi ? Je braque une banque ? »

Pour désamianter, démolir le préfabriqué, agrandir la cour et la salle de motricité, construire trois classes, une garderie et des toilettes dans le bâtiment (les élèves sont obligés d’aller dans la cour), la facture s’élève à plus d’un million d’euros HT. L’école relève de la compétence de la commune, dont le budget annuel est d’environ 550 000 euros.

Après avoir fait le tour des subventions, les conseillers municipaux réalisent qu’ils sont loin d’atteindre le compte pour financer la première phase des travaux. La première magistrate récapitule :

« Je fais quoi ? Je ne vais quand même pas braquer une banque ? Il faut trouver un moyen honnête de sauver mon école. »

La maire a alors l’idée folle : lancer une campagne de crowdfunding.

Première interrogation, est-ce bien légal ? Les élus appellent l’avocat de la commune : rien n’empêche une mairie de faire appel aux dons, répond-il après vérifications. Les élus contactent ensuite le Trésor public, qui se marre. Marième Tamata-Varin :

« Au début, ils pensaient que c’était une blague. »

« RECONSTRUIRE NOTRE ÉCOLE » : VIDÉO RÉALISÉE POUR SOUTENIR LA COLLECTE

Le nom du donateur sur le mur du préau

En trois mois, 238 contributeurs ont déboursé 5, 20, 200 euros ou plus sur la plateforme de financement. Avec des contreparties en échange du soutien : ceux qui ont donné 100 euros seront invités à l’inauguration, les internautes ayant versé 400 euros auront le droit à une visite guidée privée des bâtiments…

Les noms des sept personnes et entreprises qui ont donné 1 500 euros devraient êtres gravés sur le mur du préau et si la mairie reçoit un chèque de 3 000 euros, l’une des nouvelles classes pourrait être baptisée du nom du signataire.

Malgré le succès de la collecte, l’aide exceptionnelle de 50 000 euros accordée par l’Elysée, les 115 000 euros des réserves parlementaires, il manque encore 140 000 euros à la commune pour boucler les deux tranches du projet. « Idéalement », il faudrait les trouver avant le début du mois d’avril, pour enfin lancer les travaux.

Pour réunir l’argent, il était hors de question de toucher aux impôts locaux.

« Ça n’aurait jamais comblé toute la somme qu’il nous faut et ce serait trop facile. L’Etat ne peut pas, alors on va augmenter les impôts auprès des habitants ? »

Les dons, d’une certaine manière, sont une forme d’impôts volontaires.

Un panneau « Paris », dans une rue de Yèbles (Emilie Brouze/Rue89)

« C’est assez choquant », opine Jean-Michel Mampouya, 54 ans, deux enfants, qui a donné avec sa famille « ce qu’[il] pouvait ». Il habite depuis un an une petite maison orange, près de l’église, qu’il a fait construire. « C’est une bonne idée », juge au contraire Hhea, 51 ans, chauffeur de taxi à Paris. Il a donné 50 euros. Raoul, 36 ans, installé au village depuis sept ans, s’interroge :

« Est-ce que c’est le rôle d’une mairie de faire ça ? Je ne suis pas convaincu. Je trouve ça dommage qu’on en arrive à ces extrêmes-là. »

Faire la manche pour construire une école

« Une commune comme la mienne est obligée de faire la manche pour construire l’école de la République, c’est un problème », dénonce Marième Tamata-Varin, qui espérait que son action provoque un « électrochoc », dans un contexte de baisse globale des dotations de l’Etat aux collectivités.

« Je sais que le pays est en difficulté. Mais construire une école n’est-elle pas la priorité pour tous ? »

Contacté par Rue89, le ministère de l’Education nous a renvoyé vers l’académie de Créteil, qui n’a pas souhaité commenter l’initiative de la mairie.

Affichage électoral pour les départementales, à Yèbles (Emilie Brouze/Rue89)

Depuis la médiatisation de l’appel aux dons, la maire de Yèbles reçoit de nombreux appels d’autres élus qui aimeraient bien faire de même. « C’est horrible », se désole Marième Tamata-Varin :

« Moi, je l’ai fait parce que j’étais au pied du mur mais on n’a pas vocation à faire ça. Je suis très, très déçue d’avoir déclenché ce côté innovant de financement qui ne l’est pas en réalité, parce que ça nous fait régresser en tant que commune, en tant que service public.

Quelque part, c’est dire à l’Etat : “Ecoutez, vous ne pouvez pas nous aider, vous nous causez pas mal de soucis, mais on va gérer.”

C’est une opération que j’espère avoir à ne jamais renouveler. En tant qu’élue, j’ai honte de l’avoir fait. »

« La seule chose qui est positive dans cette opération, c’est l’élan de générosité », souligne tout de même la maire.

« On s’achète un billet de loterie ? »

« Je ne vois pas pourquoi elle aurait honte », balaie Marie Richard (PS), vice-présidente en charge de l’Education au département de Seine-et-Marne.

« Je comprends qu’elle ait eu recours à ce procédé, qui n’est pas critiquable. Ce qui peut être critiqué, c’est la situation de pauvreté des communes. […]

Il y a une explosion démographique en Seine-et-Marne et donc des besoins d’investissements importants dans des communes qui n’ont pas forcément les moyens… C’est typique. »

Marie Richard a été pendant dix ans maire de La Ferté-sous-Jouarre, une commune de 9 363 habitants près de Meaux.

« Combien de fois, en conseil municipal, on a dit : “On va s’acheter un billet de loterie pour faire face aux dépenses” ? »

François Hollande et des champignons, dans la mairie de Yèbles (Emilie Brouze/Rue89)

A Yèbles, on essaie de faire face aussi par la débrouille. Certaines tâches autrefois confiées à des entreprises extérieures sont aujourd’hui prises en charge par les agents communaux ou les élus (dernièrement, un conseiller a grimpé sur le toit de l’école pour le démousser).

Le bâtiment face à la mairie, un ancien local technique, va être transformé en bibliothèque communale. Marième Tamata-Varin s’enthousiasme :

« L’intercommunalité nous a aidés pour acheter le gros du matériel et les artisans de la commune ont tous travaillé bénévolement. Ça ne nous a pas coûté un sou. »

La maire pense inaugurer la nouvelle école avant les vacances de la Toussaint. Pour dénicher les 140 000 euros manquants, elle sollicite l’aide d’entreprises, espère de nouveaux chèques et envisage en dernier recours de négocier un prêt :

« On n’a pas le droit d’échouer, il faut qu’on y arrive. »

A Yèbles (Emilie Brouze/Rue89)

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