Les #écoles d’ingénieurs en péril : le cri d’alarme de leur président

François CansellÉlu en février dernier président de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (Cdefi) François Cansell, également directeur de Bordeaux INP, doit à ce double titre affronter une situation de crise inédite pour des écoles d’ingénieurs dont les finances sont mises à mal comme jamais. Le cri d’alarme d’un homme et d’une institution dont on sait qu’ils ne s’inquiètent jamais sans raison.

Source : http://orientation.blog.lemonde.fr

Olivier Rollot (@O_Rollot) : Vous lancez un véritable cri d’alarme. Les écoles d’ingénieurs françaises seraient en péril face à la baisse de leurs ressources financières.

François Cansell : Aujourd’hui les écoles d’ingénieurs françaises sont le seul diplôme de niveau bac+5 français reconnu internationalement. 96% de leurs diplômés trouvent un emploi dans les six mois. Sur les 34 000 ingénieurs formés chaque année 4 500 le sont en apprentissage et contribuent ainsi à la réussite des PME-PMI. 30% de nos étudiants sont des boursiers. Nous sommes un outil performant mais qui est aujourd’hui plongé dans des difficultés financières inédites, au même titre d’ailleurs que les universités. Pour nous l’incompréhension est totale ; soit l’enseignement supérieur et la recherche représentent l’avenir du pays et on fait ce qu’il faut pour en assurer le bon fonctionnement, soit ce n’est pas le cas, mais les déclarations doivent être en accord à les actions.

O. R : Dans le détail quels sont les nouveaux problèmes financiers auxquels les écoles d’ingénieurs sont confrontés aujourd’hui ?

F. C : Le premier point est la ponction que le ministère des Finances entend effectuer sur la dotation des établissements d’enseignement supérieur et de recherche sur la base de leurs « fonds de roulement » [les sommes que les écoles-universités conservent pour leur fonctionnement mais aussi pour pouvoir investir en épargnant chaque année]. On demande aujourd’hui aux écoles d’ingénieurs sous tutelle directe du ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MENESR) de contribuer à remonter 100 millions d’euros vers l’État dans le cadre de la loi de finance sur la base d’une méthode qui est inacceptable.

La méthode est que la méthode employée est basée sur le coût d’une journée de fonctionnement de l’établissement et qu’on ne fait pas la différence entre les établissements selon leurs tailles respectives. C’est un peu comme si on disait à un couple de cadres supérieurs ayant un revenu mensuel de 10000€ et à un autre couple de smicards ayant un revenu mensuel de 2400€, qui ont économisé la même somme (20000€) pour s’acheter une voiture, que ceux qui thésaurisent le plus sont les smicards puisqu’ils ont 254 jours d’épargne de coté alors que les cadres supérieurs n’en n’ont que soixante. Et que donc, selon la logique du MENESR, c’est aux smicards qu’il faut ponctionner le plus au motif qu’ils n’ont pas besoin de tant d’argent pour vivre. C’est exactement ce qu’est en train de faire le MENESR en considérant les fonds de roulements des établissements au regard du coût d’une journée de fonctionnement sans prendre en compte leurs tailles dont les budgets varient de 10M€ à 800M€. Aujourd’hui les petits établissements qui mettent longtemps à mettre de côté de l’argent pour l’investir ensuite vont être les plus pénalisés !

O. R : Il y a plusieurs mois que vous avertissez votre ministère de tutelle du danger de cette ponction. Personne ne vous écoute ?

F. C : Un couple, constitué d’un inspecteur de l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche et d’une personne des services de la Direction des affaires financières, est venu regarder les fonds de roulement de six écoles et devrait bien admettre que cet argent, elles l’ont mis de côté pour l’investir. Il n’y a rien à prélever sur ces fonds ou alors il faut nous interdire d’investir ce qui serait inadmissible !

O. R : Mais quel est le raisonnement du ministère des Finances alors ? Considère-t-il que les dotations de l’État doivent absolument être dépensées chaque année ?

F. C : Son seul raisonnement est que « Bercy » a établi qu’il y avait 1,5 milliard d’€ dans les fonds de roulement dans les universités et les grandes écoles qui dormaient (à leurs yeux) et que les 100 millions d’euros qui doivent remonter pouvaient aisément être prélevés sur ces 1,5 milliard d’€. Là encore sans ramener ces sommes aux budgets des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. L’étude menée dans six écoles montrera que les établissements ont absolument besoin de cet argent pour investir.

O. R : Ces six écoles inspectées sont les Arts et Métiers ParisTech, l’Insa Toulouse, l’INP Toulouse, Bordeaux INP et les écoles Centrale de Lille et Nantes. Ce ne sont pas particulièrement de petits établissements ?

B. C : Par rapport à l’ensemble des écoles d’ingénieurs non mais par rapport à certaines universités dont celles qui ont fusionné oui. En ordre de grandeur, Bordeaux INP, l’ensemble d’écoles que je dirige, c’est 50 millions d’euros de budget, l’université de Bordeaux 500 !

Un amphithéâtre à Paris (photo Arts et Métiers ParisTech Stefan Meyer)

O. R : Ces 100 millions sont une chose mais il existe d’autres menaces sur les financements des écoles d’ingénieurs et, au premier chef, la baisse des ressources tirées de la taxe d’apprentissage.

F. C : Dans le cadre de la réforme de la formation professionnelle, les revenus que les établissements d’enseignement supérieur obtiennent par le biais de la taxe d’apprentissage vont baisser de 60% à 70%. Depuis le printemps 2014 nous alertons le MENESR sur ce point sans être entendus, que ce soit  sur la baisse des sommes que peuvent affecter librement les entreprises ou sur la volonté de favoriser les niveaux de formation IV et V [jusqu’au bac] au détriment du supérieur. Pourquoi pas favoriser ces niveaux mais pourquoi notre ministère nous dit-il constamment le contraire ?

J’ajoute que dans la mesure où les régions voient les dotations de l’État baisser elles risquent de n’affecter à l’apprentissage que les sommes qu’elles versaient déjà. Au final le budget consacré à l’apprentissage va baisser. Dans ces conditions comment compte-t-on faire progresser le nombre d’apprentis en France comme on le proclame constamment ? Aujourd’hui des écoles et des centres de formation d’apprentis (CFA) sont en danger.

O. R : C’est sans doute moins impactant financièrement mais vous devez aussi intégrer une nouvelle contrainte liée au handicap. Sans parler de ce qu’on appelle le « glissement vieillesse technicité » (GVT) ou la nécessité d’assurer une sécurité accrue dans les administrations suite aux attentats de janvier. Cela aussi ce sont des dépenses en plus.

F. C : Les doctorants sont dorénavant considérés comme des salariés et les écoles et les universités sont donc soumises à un prélèvement par le Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique si il n’y a pas assez de personnes en situation de handicap parmi eux. Mais s’il n’y a pas de flux comment faire ? Nos établissements vont devoir payer des amendes faute de candidats ! Le GVT, toutes les administrations y sont confrontées mais que fera le gouvernement en fin d’année quand il faudra trouver encore 940 millions d’euros pour compenser le travail de toutes les personnes mobilisées pour notre sécurité ?

O. R : On imagine que vous êtes d’autant plus inquiet que vous ne connaissez pas encore votre budget 2015 !

F. C : C’est invraisemblable que le printemps soit arrivé et qu’on ne nous ait toujours pas indiqué quelle était notre dotation. On peut toujours à côté nous demander d’être de bons gestionnaires mais comment l’être sans savoir où nous allons ? Qu’allons-nous faire en septembre ? Des emplois scientifiques ne vont pas être renouvelés. Nous sommes des gens raisonnables mais nous ne pouvons que nous inquiéter aujourd’hui pour la bonne réalisation des missions qui nous sont confiées.

Une vue de la cour principale ( © École polytechnique, J. Barande)

O. R : La Cdefi a été reçue par les services du Premier ministre pour évoquer tous ces sujets. Quelle a été leur réponse ?

F. C : Nous avons effectivement été reçus par des conseillers attentifs et qui connaissent bien le dossier. Nous avons demandé qu’un groupe de travail interministériel soit constitué pour travailler au financement de nos établissements. Une simple libération des droits d’inscription ne peut pas tout régler. Ce n’est pas toujours aux classes moyennes, déjà constamment mises à contribution, de tout payer. Doit-on aujourd’hui leur demander de payer 10 000€ par année d’études ? Il faut aussi que les entreprises réfléchissent à aider à maintenir un système de formation reconnu internationalement.

Enfin nous demandons qu’un ministère de plein exercice, et non pas un simple secrétariat d’État comme aujourd’hui, soit consacré à l’Enseignement supérieur. L’Éducation nationale et l’Enseignement supérieur sont deux sujets absolument majeurs mais différents : dans le premier cas on se préoccupe de la France, dans le second du monde entier. Après le deuxième tour des élections départementales, et un prévisible remaniement ministériel, nous espérons pouvoir avancer sur tous ces points.

O. R : D’autres points posent aujourd’hui problème. Dans une lettre de mission envoyée par les différents ministères concernés par le fonctionnement des école d’ingénieurs à un service chargé de contrôler les dépenses des établissements publics, le Contrôle général économique et financier, on parle, le « cas échéant » de favoriser les « rapprochements et fusions d’établissements ». Vous avez dû être surpris ?

F. C : Soixante-huit écoles d’ingénieurs ont reçu un document dans lequel on nous donne quinze jours préciser nos dépenses, ce qui est bien normal. Mais ce qui l’est moins c’est que l’organisme qui va les analyser aura aussi quinze jours pour faire des préconisations en fonction d’un benchmarking international Va-t-il interroger le Massachusetts Institute of Technology (MIT) ou l’École polytechnique fédérale de Lausanne pour connaître leurs coûts de fonctionnement ? Bien sûr que non. Après quinze jours de travail, sans voir ce qui se fait ailleurs, on va nous faire des propositions de rapprochement entre nos établissements ? C’est d’autant plus surréaliste que nous travaillons depuis sur deux ans sur des rapprochements entre les établissements dans le cadre de Comue et de fusions pour améliorer notre efficience. Et maintenant on nous dirait qui doit fusionner avec qui au nom de seuls ratios budgétaires !

Une vision de ce que va être le quartier de Palaiseau-Polytechnique dans le cadre du campus Paris Saclay

O. R : Une réforme des stages vient également d’avoir lieu. Comment allez-vous la gérer ?

F. C : Nous sommes à peu près arrivés à bien l’appréhender. Il ne reste à régler que la question des 200 heures de cours que nous sommes censés donner aux étudiants qui font deux stages de six mois la même année pendant leur année dite de « césure » ou de « constitution du projet professionnel ». Nous demandons à ce que cette obligation disparaisse pour toutes les formations accréditées par l’État, que ce soit en licence, en master ou pour le titre d’ingénieur diplômé. Cette disposition a été prise pour lutter contre des « marchands de diplôme » qui ne délivrent aucun cours et envoient seulement leurs étudiants en stage en entreprise. Elle n’a pas de sens pour nos établissements qui, au contraire, délivrent un nombre conséquent d’heures de cours.

O. R : Quand on fait l’addition de toutes les contraintes et problèmes auxquels vous êtes confrontés, vous ne trouvez pas qu’on peut parfois avoir le sentiment que les grandes écoles sont attaquées dans leur modèle même ?

F. C : C’est tout l’enseignement supérieur qui est aujourd’hui attaqué, les universités comme les grandes écoles. Alors évidemment les grandes écoles sont plus impactées car plus proches des entreprises et donc plus affectées par la baisse de la taxe d’apprentissage. Mais certaines universités qui y ont aussi largement recours seront également très affectées. 10% de nos étudiants font une césure et, là aussi, nous sommes plus impactés que les universités. Mais les grandes écoles ne sont pas visées au départ des réformes. Ce n’est pas uniquement les grandes écoles d’ingénieurs, c’est tout l’enseignement supérieur et la recherche qui est menacé aujourd’hui.

 

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