Bernard Ramanantsoa : « Faudra-t-il augmenter les frais de scolarité ? J’en ai bien peur »

Bernard Ramanantsoa, ancien directeur général d'HEC, publie le 15 octobre un livre intitulé "Apprendre et oser"

Bernard Ramanantsoa, ancien directeur général d’HEC, publie le 15 octobre un livre intitulé « Apprendre et oser »

« Apprendre et oser ». C’est le titre du dernier ouvrage de Bernard Ramanantsoa qui paraît jeudi 15 octobre 2015. Il y partage sa vision de la crise économique que traverse la France et son optimisme pour en sortir. EducPros publie quelques « bonnes feuilles » du chapitre consacré au « business des business schools ». L’ancien directeur général d’HEC y estime que l’État n’a pas encore pris la mesure des efforts financiers à fournir.

Source : EducPro par Sylvie Lecherbonnier, Cécile Peltier

L’enseignement supérieur, un enjeu mondial

« Il existe au sein du monde académique une hiérarchie extrêmement distinctive entre les research institutions (statut que revendique HEC dans son domaine) et les teaching institutions. (Les teaching institutions accordent une moindre importance à la recherche.) La différence que sanctionne cette division est au cœur de la question de la compétitivité par l’innovation. La recherche et l’enseignement supérieur sont les moteurs de la croissance économique.

Malheureusement, l’État français, quelle que soit la couleur des gouvernements, échoue depuis plusieurs années à mettre en place des politiques incitatives favorables à notre système éducatif. Quelques mouvements avaient pourtant été initiés par Nicolas Sarkozy et ses Idex (initiatives d’excellence) visant à la constitution de pôles d’excellence. ‘Nous allons avoir les meilleures universités du monde’, annonçait-il en décembre 2009 alors qu’il présentait son plan d »investissements d’avenir’ allouant 22 milliards d’euros sur 35 à l’innovation, la recherche et l’enseignement supérieur.

Mais les efforts financiers se sont ralentis et surtout il semble que les réformes mises en place depuis aient oublié la perspective initiale : avoir une dizaine d’universités d’excellence en France, reconnues mondialement. Les Allemands, les Japonais ou les Chinois ont créé ce modèle basé sur quelques universités d’élite. La passion égalitariste française semble s’y opposer fermement, et d’autres objectifs (comme celui de l’aménagement du territoire, ou celui d’un rapprochement de principe entre universités et grandes écoles) semblent se substituer plus ou moins explicitement à celui de l’excellence.

Revenons au cas des business schools. Il y a encore vingt ans, HEC ‘dominait’ son marché national et y siégeait plus ou moins confortablement à la place de leader historique. Il reste exceptionnel qu’un élève de prépa, postulant à une école de commerce, soit admis à HEC et décide d’aller ailleurs. Notre école reste le premier choix de ces étudiants. (Il arrive parfois qu’un ou deux élèves démissionnent pour des raisons qui échappent totalement à notre pouvoir de persuasion : l’amour !) Mais il ne faut pas se tromper de ‘focale’.

L’État français, quelle que soit la couleur des gouvernements, échoue depuis plusieurs années à mettre en place des politiques incitatives favorables à notre système éducatif.

Aujourd’hui, il n’y a plus de marchés nationaux protégés. Avec la mondialisation du marché de l’enseignement supérieur et l’intensification de la concurrence à laquelle HEC doit faire face, notre horizon a aujourd’hui définitivement dépassé les frontières de la France. Si une école n’est pas reconnue au niveau mondial, elle ne peut plus prétendre figurer parmi les établissements de premier plan ; elle risque même de ne plus attirer les meilleurs élèves français. L’enjeu est désormais mondial, même s’il peine encore à s’imposer à tous. En 2013, des intellectuels s’affrontaient encore violemment sur la question de savoir s’il fallait qu’au moins 1% des cours soient dispensés en anglais, sous le regard stupéfait des directeurs d’écoles de management qui depuis plus de dix ans ont rendu accessible aux étudiants non francophones la quasi-totalité de leurs cursus. Car de fait, l’anglais et l’ouverture à l’international ne sont pas des options exotiques pour une business school, mais bel et bien une condition sine qua non. »

Extrait du chapitre 5 « Le business des business schools » – pages 142 à 144.

une nécessaire augmentation des frais de scolarité

« Un État au mieux indifférent, des campagnes de fundraising qui ne produiront leur plein effet que dans quelques années, faut-il se ‘réfugier’ dans des augmentations des frais de scolarité ? Difficile question parce que nombreuses et virulentes sont, déjà aujourd’hui, les critiques vis-à-vis de nos frais de scolarité. Des 40.500 euros pour les trois ans de la grande école aux 52.000 euros pour notre MBA, il est évident que cet investissement est loin d’être possible pour tous. Mais il faut, là aussi, revenir à des comparaisons mondiales. Les frais de scolarité annuels à la London Business School – je parle d’une institution européenne, pas de Harvard – sont, ramenés à l’année, trois fois supérieurs aux nôtres, pour le master pré-expérience, le concurrent de la grande école, et les frais de scolarité du MBA sont deux fois supérieurs aux nôtres. Et la London Business School est un de nos principaux concurrents, souvent citée comme une référence par ceux qui s’adonnent, en France, au French bashing.

Le modèle pédagogique mis en place par HEC peut aussi paraître coûter cher, en valeur absolue. Mais je suis persuadé que c’est indispensable si on veut tenir notre rang dans la concurrence mondiale. Faire des économies est théoriquement possible, bien sûr, mais ce serait alors la ‘fin de l’histoire’. Pour pouvoir par exemple envoyer nos élèves à l’étranger, nous devons en recevoir chez nous et les accueillir dans des conditions équivalentes aux standards internationaux. On ne peut pas ‘les faire dormir sous une tente’.

Le modèle pédagogique mis en place par HEC peut aussi paraître coûter cher, en valeur absolue. Mais je suis persuadé que c’est indispensable si on veut tenir notre rang dans la concurrence mondiale.

Les attentes vis-à-vis d’une grande école sont grandes. Nous avons parlé des professeurs mais une école comme une université doivent pouvoir fournir des services et des infrastructures aux standards internationaux. Le nouveau bâtiment conçu par l’architecte Chipperfield, et financé par la Chambre de commerce, correspond à ces attentes, mais tout notre campus doit être remis au niveau des campus de référence. Et qu’on ne dise pas que le numérique va balayer tout cela : dans les dix dernières années, on a vu se construire des nouveaux bâtiments de très haute volée, au Michigan, à la London School of Economics… Au cœur de Londres, à l’IESE… Au cœur de Barcelone, à Bocconi… Au cœur de Milan, à Tsinghua… Au cœur de Pékin, et la London Business School a un projet fort avancé, à Londres. Faudra-t-il augmenter les frais de scolarité ? J’en ai bien peur, même si une telle mesure ne manquerait pas de susciter des réactions en France.

Certains y verront en effet un risque de fermeture sociale. Quelques remarques à ce sujet. Je ne peux m’empêcher d’être terriblement agacé lorsqu’on accuse HEC et les grandes écoles en général de promouvoir un système injuste socialement. Il n’est encore jamais arrivé qu’un étudiant reçu au concours d’entrée ait renoncé à intégrer notre école pour des raisons financières. Une banque partenaire, la Bred, accorde à nos étudiants un prêt à taux zéro pour payer leur scolarité et la Fondation HEC, comme susmentionné, offre aux boursiers d’État des bourses allant le plus souvent jusqu’à la gratuité. »

Extrait du chapitre 5 « Le business des business schools » – pages 158 à 160.

le pouvoir de la méritocratie

« L’ancien directeur de Sciences po, Richard Descoings, a eu l’immense mérite de nous avoir réveillés, d’avoir réveillé la France, en nous faisant prendre conscience du grand problème de fermeture sociale de nos écoles. Ce chantre de l’égalité des chances a ainsi mis en place une politique de quotas censée ouvrir les portes du temple de l’élite politique et administrative aux ZEP et aux populations moins privilégiées. Cette réforme fut présentée de façon brillante et ses retombées sur les plans institutionnel et politique furent importantes médiatiquement.

Mais si j’adhère pleinement au constat dressé par Richard Descoings sur les problèmes majeurs de représentativité sociale au sein de nos écoles, je suis cependant en désaccord complet avec les solutions mises en place. Je ne crois pas en l’efficacité à long terme de son système, qui finalement laisse intacts les fondements du problème qu’il prétend résoudre par des ajustements localisés et superficiels. Qui a, de surcroît, débouché sur des effets pervers et des stratégies de contournement, en faisant passer pour démunis des jeunes originaires de familles de cadres, mais qui surtout dédouane en quelque sorte l’État et les gouvernements de leurs errements successifs. Je redoute, par ailleurs, cette forme d’ethnicisation à l’œuvre dans les institutions universitaires, qui pourrait renforcer le communautarisme rampant de la société française.

L’ancien directeur de Sciences po, Richard Descoings, a eu l’immense mérite de nous avoir réveillés, d’avoir réveillé la France, en nous faisant prendre conscience du grand problème de fermeture sociale de nos écoles.

Je crois fermement à la méritocratie et au pouvoir de l’éducation d’arracher un individu à ses conditions matérielles initiales. Et cela, on le sait, commence à la maternelle et se poursuit jusqu’au bac. François Dubet, un grand sociologue de l’éducation, me faisait remarquer, lors d’un échange organisé par la Conférence des grandes écoles, qu’il suffit d »accepter’ chaque année 5% d’écart entre les élèves favorisés et les élèves défavorisés pour qu’au bac l’écart soit ‘arithmétiquement’ de 80%. (Et si l’écart annuel n’est ‘que’ de 2%, on arrive quand même, en fin de cursus, à plus de 25%.) Heureusement que la vie n’est pas une arithmétique et n’est pas linéaire… mais quand même… Il est illusoire ou peu honnête de penser que les années d’enseignement supérieur, que les années de grande école, vont pouvoir rattraper cet écart. Il faut travailler à l’ouverture sociale de nos établissements, s’assurer que les épreuves des concours n’accentuent pas les différences sociales mais les quotas continueront au sein même de l’école à créer voire à amplifier les différences sociales : la sociologie des classes sociales a la vie dure, si on ne s’en occupe pas très tôt. »

Extrait du chapitre 5 « Le business des business schools » – pages 161 à 163.

Bernard Ramanantsoa, « Apprendre et oser », Albin-Michel, 196 p., 15 €.
Avec l’autorisation des éditions Albin Michel © Albin Michel 2015
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