Des étudiants en médecine alertent sur l’influence des laboratoires

La revue Prescrire vient de récompenser un collectif d’étudiants en médecine pour la publication d’un livret édifiant.

Source : Le Figaro par Cécile Thibert

Comment reconnaître l’influence de l’industrie pharmaceutique quand on est étudiant en médecine? La question, encore taboue, résonne dans l’amphithéâtre de la faculté de médecine, sans trouver de réponse. En réaction à cette carence de leur formation, un collectif d’étudiants en cinquième et en sixième année de médecine, la Troupe du Rire, a élaboré un livret d’une trentaine de pages intitulé «Pourquoi garder son indépendance face aux laboratoires pharmaceutiques?». Cette initiative, qui s’adresse en particulier aux futurs médecins, commence timidement à se faire connaître dans le milieu médical français. Elle a été récompensée début octobre à Paris par le Prix de la revue médicale Prescrire.

En 2009, l’Organisation mondiale de la santé s’était déjà emparée de cette réflexion éthique en publiant un ouvrage: «Comprendre la promotion pharmaceutique et y répondre». Avec ses 180 pages, l’imposant manuel, traduit en français par la Haute Autorité de santé en 2013, n’a jamais touché qu’un nombre restreint d’étudiants. Sans compter que, comme le souligne la Troupe du Rire, «les études médicales sont organisées de manière telle qu’elles laissent peu de place pour se former à d’autres questions que celles qui figurent dans le programme officiel». De là est né le projet d’un petit livret adapté au contexte actuel français qui puisse se glisser dans la poche d’une blouse.

«Dans bon nombre de livres, il y a des publicités»

Le collectif y rapporte la façon dont, dès les premières années de leur formation, les étudiants en médecine sont confrontés à l’influence de l’industrie. «Dans bon nombre de livres, il y a des publicités, les médicaments sont désignés la plupart du temps par leur nom commercial. En cours, beaucoup d’enseignants ne s’embarrassent pas non plus des dénominations communes internationales», raconte Martin, coauteur du livret. Est également dénoncé le mode de financement de la formation médicale continue -celle qui s’acquiert après le diplôme, obligatoire depuis 1996-, qui, selon un rapport du Sénat datant de 2006, provient à 98% de l’industrie pharmaceutique.

Interrogé par Le Figaro, le professeur Gérard Friedlander, doyen de la faculté de médecine de l’université Paris-Descartes, salue l’initiative tout en excluant une «contamination de l’enseignement médical par l’industrie». «Il y a un mésusage des médicaments dans tous les pays, en particulier en France, ce qui prouve que les actions pédagogiques doivent être renforcées pour que les étudiants, qui sont les futurs prescripteurs, sachent mieux utiliser ces médicaments», ajoute-t-il.

Staffs avec déjeuner et petits cadeaux

Le collectif fait également état d’une présence très forte des laboratoires à l’hôpital. «Je n’ai pas connu de service qui ne recevait pas de visiteurs médicaux pour des staffs avec déjeuner offert et petits cadeaux», témoigne Martin. Dans le milieu hospitalier, un «staff» désigne habituellement une réunion d’équipe. «Lorsqu’on refuse de se rendre à un staff, on doit souvent faire face à des réactions violentes de la part des autres médecins, qui prennent notre refus pour un affront», poursuit l’étudiant.

Si les relations entre personnels de santé et industriels sont encore troubles, les auteurs du livret espèrent des changements: «Nous souhaitons que de plus en plus de gens s’interrogent, débattent de leur indépendance vis-à-vis de l’industrie, enrichissent leur questionnement éthique, et que cela contribue à une meilleure prise en charge des patients à l’avenir, dans leur intérêt seul et exclusif.» Pour l’heure, ils préparent une campagne de financement participatif sur Internet, qui leur permettra de diffuser plus largement leur livret de poche.


La loi Bertrand renforcée pour éviter les conflits d’intérêts

L'ancien ministre du Travail, de l'Emploi et de la Santé, Xavier Bertrand.

L’ancien ministre du Travail, de l’Emploi et de la Santé, Xavier Bertrand.

Depuis décembre 2011, la loi Bertrand oblige les entreprises à rendre publics les cadeaux d’une valeur supérieure ou égale à dix euros, offerts aux professionnels de santé. Le site Internet Transparence Santé, lancé en juin 2014 par le ministère de la Santé, rend disponibles ces informations en ligne. «Nous avons découvert que plus de 2,5 millions de cadeaux d’une valeur totale de près de 250 millions d’euros ont été faits entre janvier 2012 et juin 2014 par les laboratoires pharmaceutiques, et que quelques médecins ont pu toucher jusqu’à 70.000 euros de cadeaux à cette période», rapporte Tangui Morlier, l’un des administrateurs de Regards citoyens, une association qui a consacré trois ans à l’analyse de ces données.

Pour le collectif d’étudiants en médecine Troupe du rire, qui milite pour une meilleure information des étudiants sur l’influence des laboratoires pharmaceutiques, cette loi est «une façon d’encourager la transparence dans un domaine où les relations sont souvent opaques». Mais jusqu’à maintenant, deux décrets d’application parus en mai 2013 assouplissaient la loi Bertrand, en n’imposant pas aux entreprises de déclarer le montant individuel des contrats. Le Formindep (Association pour une formation médicale indépendante) et le Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM) avaient alors déposé une demande d’annulation auprès du Conseil d’État et ont obtenu gain de cause en février dernier.

Depuis le 30 septembre dernier, une décision du Sénat rend obligatoire la transparence totale. Pour le Dr Patrick Bouet, président du CNOM, c’est une première victoire: «Il arrive que des liens d’intérêt se transforment en conflits d’intérêts. C’est pour cela qu’il faudra déterminer, avec les acteurs politiques, une limite. Mais il faut procéder par étapes. Pour l’instant, il faut s’assurer que les bases d’information soient solides.» Le site Internet Transparence Santé n’a, pour l’heure, pas été mis à jour.

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