Alain Mérieux : « La Fondation pour l’Université de Lyon est la preuve que tout est possible »

Alain Mérieux, entouré de son successeur Bernard Bigot (à g.) et du président de l'Université de Lyon Khaled Bouabdallah (à dr.)

Alain Mérieux, entouré de son successeur Bernard Bigot (à g.) et du président de l’Université de Lyon Khaled Bouabdallah (à dr.)

Ce 8 décembre, Alain Mérieux passe le témoin à Bernard Bigot à la présidence de la Fondation pour l’Université de Lyon. Création de la COMUE, accueil de chercheurs étrangers, visibilité à l’international, entrepreneuriat étudiant, valorisation de startups, hébergement de fondations… en trois ans et demi d’exercice, le président de l’Institut Mérieux a fait de cette structure un catalyseur et un accélérateur des potentialités de l’agglomération. Surtout, la Fondation a contribué à réformer en profondeur le paysage lyonnais de l’enseignement supérieur, et s’est imposée comme un carrefour de dialogue et de coopération des mondes académique, scientifique, économique et politique – que l’issue du dossier Idex 2, près de quatre ans après le cuisant échec d’Idex 1, est appelée à illustrer. De quoi, pour son successeur, regarder encore plus loin.

Source : La Tribune par Denis Lafay

Acteurs de l’économie-La Tribune : Alain Mérieux, à l’issue du conseil d’administration le 8 décembre, vous quittez la présidence de la Fondation pour l’Université de Lyon. Quels objectifs poursuiviez-vous à l’origine pour cette structure ? Quels sont ceux qui ont été accomplis, sont en gestation et/ou en souffrance ?

Alain Mérieux : Cette Fondation, née sur les fonds baptismaux de la séculaire Fondation scientifique de Lyon et du Sud-Est et de la Fondation Rhône-Alpes Futur, j’en ai pris la responsabilité le 10 juillet 2012, à l’invitation du préfet Jean-François Carenco. J’avais indiqué alors que je n’irais pas au-delà des trois ans de mandat, atteignant alors l’âge où même la lecture de Tintin doit, paraît-il, cesser (sourire). Finalement, j’aurai exercé six mois de plus. Et le bilan des 42 premiers mois de cet établissement est dans l’ensemble très positif.

Le principal succès, c’est la réalisation de la COMUE (COMmunauté d’Universités et Établissements) dont nous avons accompagné la mise en place. Vaincre les susceptibilités et réunir tout le monde sous le même drapeau ne fut pas aisé, mais l’adoubement par la totalité des conseils d’administration et l’élection du président Khaled Bouabdallah en juillet dernier ont récompensé l’abnégation de ce long et difficile travail. Sous l’égide de son directeur général Bernard Sinou, la Fondation a pris part à des actions concrètes, au bénéfice notamment des fondations abritées et du rayonnement à l’international. Dans ce domaine, nous avons œuvré en cohérence avec les principales cibles économiques du territoire (Chine, Japon, Canada, Brésil, l’axe du Léman) et avons notamment créé l’espace Ulys, dédié à l’accueil et à l’intégration de chercheurs étrangers (plus de 500 en 2015).

La Fondation a de singulier qu’elle participe de manière opérationnelle à des projets structurants. Outre l’international, la promotion de l’entrepreneuriat y occupe une place prépondérante…

A. M. : Effectivement, dans le sillage de Campus Création, nous avons donné naissance en 2014 à Beelys, un programme destiné à développer l’esprit d’entreprendre chez les étudiants. Nous sommes intervenus également de manière déterminante dans la création de Big Booster, qui valorise les startups de pointe travaillant dans les domaines de la santé, du numérique, de l’environnement ou du développement durable. Nous sommes là dans notre responsabilité de participer à l’une des singularités du territoire : sa vitalité entrepreneuriale et sa capacité d’innovation.

Au-delà, la Fondation s’est attachée à trois grandes thématiques, trois axes transversaux emblématiques des richesses de l’agglomération : biosanté, urbanité et humanité, ingénierie durable, que les quatre universités et les écoles rassemblées dans la COMUE ont fait le choix de prioriser ensemble. Là encore, ce consensus constitue une nouveauté et un grand progrès.

Enfin, et ce n’est pas la moindre des satisfactions de la Fondation : jamais les mondes académique, économique et politique n’avaient à ce point coopéré et bâti ensemble. Ce décloisonnement, cette transversalité, cette dynamique collaborative sont une formidable richesse. Que la Métropole de Lyon rejoigne les membres fondateurs de la Fondation et siège au conseil en est une illustration supplémentaire. Nous sommes différents mais complémentaires et animés par une vision commune.

Alain Merieux

Alain Mérieux aspire à terme voir la Fondation couvrir un territoire régional. (crédit : Laurent Cerino/ADE)

Cette logique de co-construction caractéristique de l’écosystème politique-universitaire-institutionnel-économique lyonnais tient notamment à une conception non partisane et pragmatique des enjeux du territoire, mais aussi au maintien d’un bon équilibre de l’intérêt général et des intérêts personnels de ces milieux. Ce curseur tient pour beaucoup à la personnalité, aux convictions, aux engagements des principaux promoteurs de l’écosystème. Outre la gouvernance de la Fondation, le président de l’Université de Lyon, les dirigeants des établissements, ceux des pôles de compétitivité, le président de la Métropole et ses équipes, exercent un rôle déterminant. Cette alchimie est, par essence, fragile…

A. M. : Pour assurer toute pérennité, un grand soin doit être apporté à la succession. C’est le propre de toute entreprise que le patron veut voir grandir au-delà de sa propre présence. C’est pourquoi j’ai demandé à une personnalité reconnue par tous et bien meilleure que moi : Bernard Bigot, d’animer dorénavant cette Fondation, de poursuivre le tracé en amplifiant le mouvement. De mon côté, je présiderai le Comité d’orientation stratégique, commun à la Fondation et à l’Université de Lyon – là encore une particularité caractéristique de la démarche collaborative. Quant à Bernard Sinou, qui quitte la direction générale également le 8 décembre, il sera remplacé par l’ancien commissaire au redressement productif Rhône-Alpes Alexandre Moulin, à ses côtés depuis le début de l’année. La dynamique que Bernard et moi avons initiée sera, je n’en doute pas, portée à un niveau inédit par le nouveau tandem.

Enfin, la composition du futur conseil d’administration et celle du comité d’orientation stratégique refléteront la pluralité et la complémentarité des compétences nécessaires à l’accomplissement d’une stratégie gagnante. Ainsi Claudie Haigneré (médecin, docteur en neurosciences, ancien ministre déléguée à la Recherche puis aux Affaires européennes, NDLR) et Isabelle Bourgade (directrice générale de CIC Lyonnaise de banque) ont rejoint le CA. René Ricol (ancien médiateur national du crédit et commissaire général à l’investissement), Ronan Stephan (ancien directeur général pour la Recherche et l’Innovation au Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche), le Professeur Pierre Miossec, l’économiste Nicolas Baverez, Stéphanie Paix (présidente du directoire de la Caisse d’Épargne Rhône-Alpes) et Guillaume Decitre (librairie éponyme) sont membres du COS.

Effectivement, il n’y a pas de développement socio-économique d’un territoire sans développement de ses pôles enseignement supérieur et recherche. Cela semble aller de soi, mais ce n’est pas le cas. La prise de conscience de cette règle de consubstantialité progresse, mais encore insuffisamment. Que peut faire la Fondation ?

Bernard Bigot : Nous allons consolider ce qui a été engagé depuis trois années ; le socle a été construit – stabilisation du monde universitaire, coopération avec les entreprises et les collectivités locales, élaboration d’espaces de collaboration -, nous allons nous atteler au déploiement de projets précis.

Sont-ils définis ?

B. B. : Il est un peu tôt pour les dévoiler. Mais nous insisterons sur l’attractivité des étudiants et des professeurs étrangers, continuerons de développer l’interaction entre les sphères de l’entreprise et de l’université, étudierons les opportunités d’intégrer compétences et ressources extérieures. Nous serons là pleinement dans la vocation d’une Fondation ainsi circonscrite par la loi : collecter des ressources à des conditions fiscales avantageuses au profit de projets d’intérêt collectif.

Votre trajectoire professionnelle diffère sensiblement de celle de votre prédécesseur. À quels objectifs le choix de votre profil a-t-il répondu ? Quelles compétences et quelle expérience apportez-vous à la poursuite des objectifs de la Fondation, qui demeure unique en France ?

B. B. : J’ai pris racine à Lyon en 1983, lorsque j’ai contribué à la création de l’École Normale Supérieure que j’ai dirigée de 2000 à 2003 après y avoir exercé différentes fonctions (professeur et directeur adjoint aux études et à la recherche). Au gré des responsabilités concomitantes ou ultérieures – directeur de cabinet des ministres Claudie Haigneré et Luc Ferry, Haut-commissaire à l’énergie atomique, directeur général du CEA, et fortement impliqué dans le programme international de recherche ITER, NDLR -, j’ai évolué dans ce qui constitue le périmètre même de la Fondation. Sans doute sont-ce ma qualité d’homme de recherche, mes expériences dans l’innovation et au sein des cabinets ministériels, mes responsabilités au CEA, premier producteur de brevets en Europe et plateforme réputée de valorisation des découvertes scientifiques et technologiques, enfin ma pratique des collectivités territoriales et du monde socio-économique, qui peuvent expliquer cette sollicitation.

A. M. : Bernard Bigot bénéficie d’une aura très grande dans le milieu universitaire et scientifique ; cette légitimité est un atout essentiel pour accomplir des projets concrets avec les mondes académique et universitaire. D’autre part, son impressionnante expérience dans les domaines de l’innovation et de la technologie est clé ; la France souffre de défaillances dans l’application industrielle des travaux de recherche, et les convictions de Bernard en matière d’industrialisation, éprouvées par l’expérience de son parcours, seront déterminantes.

Alain Mérieux et Bernard Bigot

Bernard Bigot confère à la Fondation à un « rôle d’expérimentation, de laboratoire d’idées. » (crédit : Laurent Cerino/ADE)

Le président de l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne), Patrick Aebischer, milite pour une offre universitaire et de recherche concertée, reliant Lausanne, Genève, Lyon et Grenoble. Selon lui, la mutualisation de ces forces aujourd’hui fragmentées permettrait de changer de dimension. La Fondation a-t-elle vocation à irriguer au-delà de son périmètre ? Par exemple, vers l’Isère et les Savoies ?

A. M. : C’est, là encore, l’un des vœux que Bernard et moi partageons. Je l’avais d’ailleurs inscrit dès 2012 dans les ambitions à long terme de l’établissement, une fois ce dernier parfaitement « en place » : étendre son rayonnement au-delà de l’agglomération lyonnaise, en s’appuyant sur une étroite collaboration avec les académies de Grenoble et, désormais, de Clermont-Ferrand.

Quant au développement des relations vers les établissements suisses, l’intérêt est, lui aussi, évident : ce qui lie Rhône-Alpes, la Suisse lémanique et le Piémont, démontre une attractivité naturelle et un potentiel collaboratif considérable, enracinés dans l’histoire même de cette région. Enfin, que des personnalités comme Philippe Gillet œuvrent à Lausanne – l’ancien président de l’ENS Lyon et du PRES de Lyon est aujourd’hui vice-président de l’EPFL – constitue, là encore, une opportunité à saisir.

Khaled Bouabdallah : Ce quadrilatère n’est d’ailleurs pas qu’une simple ambition à long terme : des coopérations ont déjà été engagées, notamment avec Genève, Lausanne et Grenoble, une feuille de route est rédigée, un certain nombre de sujets sont mis en commun. De quoi regarder l’avenir avec confiance.

Comment l’Auvergne, rattachée à Rhône-Alpes à partir du 1er janvier 2016, peut-elle trouver sa place au sein de la Fondation ?

B. B : On ne doit envisager d’extension qu’à la condition d’y trouver une cohérence territoriale et des synergies concrètes. Par exemple, la couverture géographique d’une collectivité ne doit pas morceler celle d’une académie. Le nouveau territoire régional est en chantier, et il appartient en premier lieu aux acteurs clermontois de se positionner.

Ceci étant, vu de Shanghai ou de San Francisco, les distinctions géographiques entre Lyon et Grenoble ou Saint-Étienne apparaissent infinitésimales… et lorsque ces distinctions s’accompagnent de démarches indépendantes et imperméables les unes des autres, cela peut avoir des effets délétères auprès de nos interlocuteurs chinois ou californiens.

A. M. : À terme, la Fondation devra couvrir un territoire et revendiquer une représentativité et une lisibilité d’envergure régionale.

Au-delà des représentants institutionnels et/ou emblématiques, la dynamique de l’enseignement supérieur et de la recherche repose « aussi » sur la mobilisation des chefs d’entreprise. Vous faites partie d’une génération de dirigeants attachés à leur territoire, impliqués dans ses enjeux et qui exercent localement un leadership ; cette préoccupation est-elle suffisamment partagée par les générations de patrons qui vous succèdent ?

A. M. : Il y a un âge pour tout, et lorsqu’on est patron, on ne s’investit pas autant pour les autres à 40 ans qu’à 60. C’est tout à fait normal. Et en l’occurrence, quand j’observe la volonté de jeunes dirigeants qui se mobilisent significativement, je n’ai pas d’inquiétude. En revanche, je suis préoccupé par la possibilité que les centres décisionnels quittent l’agglomération. Or cette perspective conditionne directement le degré d’implication des décideurs ; on ne s’engage pas de la même manière, on ne dispose pas de la même autonomie et de la même marge de manoeuvre lorsque son entreprise et son siège social sont enracinés ou lorsqu’on n’est que de passage à la tête d’une direction régionale ou d’une business unit. Créer et conserver les centres de décision, c’est un grand défi, qui concerne autant la France que les territoires et donc que Rhône-Alpes.

L’interdisciplinarité et l’hybridation des sciences dures et molles, c’est-à-dire des sciences formelles et des sciences sociales ou humaines, essentielles pour être plus performant dans la compréhension de plus en plus complexe du monde, évoluent positivement. Des barrières tombent, tout comme dans le domaine de la coopération entre recherche publique et entreprises privées, et dans le financement des chaires. Mais la marge de progrès reste significative. Que peut faire la Fondation ?

K. B. : Les barrières sont définitivement tombées. L’heure est davantage à l’accélération du mouvement, et à ce titre la Fondation peut en effet nous y aider. Elle a accompagné de manière déterminante le monde universitaire lyonnais dans son processus de transformation qui doit l’amener à devenir un creuset académique et de recherche reconnu à l’échelle mondiale. Elle lui a également  beaucoup apporté dans l’approche de transversalité avec les sphères économique et politique. En encourageant la rencontre des matières grises de tous horizons, elle a accompagné très utilement l’Université de Lyon en portant des projets tangibles d’intérêt général – par exemple, le Collegium de Lyon, qui permet d’accueillir des chercheurs en sciences humaines et sociales de haute réputation internationale. Ainsi les derniers tabous cèdent.

B. B. : De toutes les villes que j’ai fréquentées, Lyon est celle qui possède le meilleur équilibre entre les potentiels sciences humaines/sciences sociales et sciences de l’ingénierie/sciences fondamentales. Ce double potentiel doit être valorisé au mieux, et pour cela rien de tel que de créer des espaces de rencontre entre les universitaires et les acteurs de développement du territoire, avec un objectif de confrontation des points de vue et de création de valeur ; et c’est sans doute dans l’initiation de ces lieux, de ces moments, de ces opportunités de coopération qui servent l’intérêt général, que la Fondation est le plus utile. C’est là sa plus-value majeure.

Alain Mérieux et Khaled Bouabdallah

Pour Khaled Bouabdallah, la Fondation peut concourir « très utilement » aux réflexions et aux débats post-13 novembre. (crédit : Laurent Cerino/ADE)

La Fondation est « aussi » une fondation abritante, reconnue d’utilité publique, et qui engagera sa propre action de fund raising en 2016. Le paysage des fondations au sein de la COMUE est morcelé. À terme, les mutualiser sous une seule et même charpente ne permettrait-il pas de doper l’efficacité des leviers financiers ?

K. B. : C’est déjà en grande partie le cas. Nous hébergeons la Fondation de l’Université Claude-Bernard Lyon 1, l’une des plus anciennes de France. L’Université Jean-Moulin Lyon 3 a créé sa fondation en l’abritant à l’intérieur même de la nôtre. Quant aux écoles d’ingénieurs, elles savent que nous sommes prêts à abriter les leurs. Le paysage va vers une plus grande simplification.

B. B. : Notre rôle est de faciliter l’expression collective du monde académique vis-à-vis d’autres acteurs pour conduire lesdits projets que nous venons d’évoquer. Je ne vois donc pas de compétition entre les fondations, et comprends même la réticence de certaines d’entre elles à être diluées dans un vaste ensemble synonyme de complexité. En revanche, il existe des projets qui naturellement transcendent ces spécificités, rassemblent tout ou partie des composantes de la COMUE et donc méritent d’être traités au niveau de cette dernière.

À l’instar des universités Lyon 2 et Lyon 3 ou tout au moins de leurs facultés de droit, mais aussi d’écoles d’ingénieurs, l’avenir d’un certain nombre d’établissements qui composent l’Université de Lyon n’est-il pas la fusion ? La Fondation peut-elle contribuer à un mouvement de consolidation pertinent pour rationaliser les coûts, doper les ressources, accroître la visibilité à l’international ?

B. B. : On ne fusionne que lorsqu’on est prêt pour le faire. Toutes les conditions doivent être réunies, sous peine, sinon, d’échec. À ce titre, et sans pour autant en faire un quelconque objectif, la Fondation peut être le lieu où ces conditions peuvent progresser. Pourquoi ? Parce que notre vocation est d’aider à se connaître mutuellement, à apprendre à travailler ensemble de façon structurée et donc à éprouver les capacités collaboratives de toutes les parties prenantes, à honorer des engagements réciproques, à prendre confiance les uns dans les autres au gré de l’accomplissement des projets. De ces expériences concrètes peuvent naître des opportunités et des volontés de coopération qui peuvent aboutir à des projets de fusion. Il faut apprendre à se connaître, car on n’accepte pas de perdre son identité sans avoir repéré les bénéfices potentiels qu’il y a à se réunir.

Finalement, la Fondation est une tour d’observation privilégiée des forces et des carences du système français de l’enseignement supérieur. Sur quels atouts faut-il capitaliser, quelles sont les faiblesses qu’il faudrait juguler en priorité ?

B. B. : Voir des jeunes formés dans nos universités et dans nos écoles devoir partir à l’étranger pour accomplir de formidables projets entrepreneuriaux parce que le terreau français ne leur est pas favorable est un véritable gâchis. L’un de mes collègues de l’École polytechnique s’est rendu en Californie pour rendre visite à quatre élèves qui y ont fondé des entreprises. Chacune d’elle pèse plus d’un milliard de dollars, et ces jeunes expliquent s’être exilé parce qu’en France personne n’était disposé à accompagner leur projet. C’est inacceptable.

Ce type d’accomplissement entrepreneurial est-il inconcevable en France ?

B. B. : Ce n’est pas inconcevable, mais c’est plus difficile. La Fondation a d’ailleurs pour rôle de catalyser les observations, les critiques, les recommandations, les propositions des acteurs académiques, politiques, économiques locaux, et de les « remonter » auprès des instances décisionnelles nationales. Le cercle politique souhaite connaitre les problèmes, mais il apprécie plus encore qu’on lui apporte des solutions. Et à notre niveau, si nous arrivons à accompagner des jeunes porteurs de projets à fort potentiel de croissance au succès notamment international, nous serons légitimes pour porter notre voix au niveau national. Nous pouvons exercer un rôle d’expérimentation, de laboratoire d’idées.

Le 22 décembre 2015, le dossier de candidature de l’Université Lyon Saint-Étienne à l’Idex (Initiative d’Excellence) 2 commencera d’être examiné. En 2012, lors de l’Idex 1, l’Université de Lyon n’avait pas été retenue parmi les 8 lauréats, obtenant pour lot de consolation une enveloppe de 27 millions d’euros pour mettre en place le Palse, Programme Avenir Lyon Saint-Étienne. Quels enseignements ont été tirés de ce cuisant échec et quelles sont les transformations qui, trois ans plus tard, fondent l’espoir d’être, cette fois, élu ?

K. B. : Nous avons, en effet, tiré les leçons. À cette époque, notre façon de travailler collectivement n’avait pas été convaincante. Grâce à cette dotation de 27 millions d’euros – dont beaucoup se satisferaient ! -, nous avons initié des projets tangibles, et en premier lieu une volonté et une méthode de coopération qui ont fait leurs preuves, notamment en matière de diffusion de l’esprit d’entreprendre, de capacité à accompagner les créateurs d’entreprise, d’attractivité et d’échanges à l’international auprès des étudiants et des chercheurs. La liste des réalisations notamment celles portées par la Fondation l’atteste. Et puis nous avons su réformer la gouvernance afin qu’elle serve ce nouveau dessein. En résumé, le changement de cap a permis de démontrer la capacité de l’Université de Lyon à devenir un référent à l’international.

B. B. : L’Idex est un outil de transformation et bien sûr d’amélioration du paysage de l’enseignement supérieur et de la recherche dans une logique de structuration renforcée des acteurs. Mais y postuler est vain et son accomplissement est même impossible s’il n’a pas pour support une gouvernance adaptée. Cette dernière est une condition sine qua non. Et c’est là, dans la mise en place d’une gouvernance claire et performante, que réside l’un des principaux succès de la Fondation depuis trois ans, un succès déterminant pour la crédibilité du projet. Je suis physicien et sais donc que, dans la nature, le mouvement est le fruit d’une pression bien calibrée ! À la Fondation de jouer ce rôle de mise en mouvement, grâce à une aimable mais ferme et continue pression !

Les raisonnements et les mécanismes du monde universitaire ont certes substantiellement changé, pour autant on demeure loin des circuits de décision rapides, courts, directs propres à l’entrepreneur que vous êtes. Comment s’accommode-t-on de la pesanteur du système universitaire ?

A. M. : J’aime fréquenter les milieux de cultures différentes, j’y puise matière à bousculer des certitudes, à rénover et même enrichir des convictions, et à rester jeune ! Le milieu universitaire n’est en effet pas « un long fleuve tranquille », mais celui de la politique, que j’ai pratiqué par le passé, ne l’est pas non plus ! In fine, cela permet de développer des bactéries très résistantes…

Alain Merieux

« Revaloriser le travail est LA priorité », estime Alain Mérieux en réponse aux dysfonctionnements de la société caractérisés par la tragédie du 13 novembre.(crédit : Laurent Cerino/ADE)

Les patrons, présidents de la Fondation, universitaires, scientifiques que vous êtes tous trois sont interpellés à ces différents titres par le drame terroriste qui endeuille la France et la démocratie depuis ce funeste 13 novembre. En quoi interroge-t-il la vocation de l’enseignement et la responsabilité des « transmetteurs » de savoirs, de connaissances, d’éducation, d’interculturalité ?

A. M. : Je ne peux m’empêcher, au travers de ce drame, de mettre en perspective l’évolution contemporaine de la société française sur ce que j’ai pu connaître par le passé. Des valeurs, des vertus, des références se sont étiolées, et une partie de la société s’est retrouvée oubliée ou déclassée. Peut-être avons-nous fait preuve de lâcheté, peut-être n’avons-nous pas exercé suffisamment notre devoir, en tous les cas domine un sentiment amer d’inachèvement. Il faut donc « se remettre à l’ouvrage », œuvrer sans relâche à améliorer le système éducatif et à l’articuler avec le tissu socio-économique créateur d’emplois. Revaloriser le travail, et plus précisément toutes les formes (aussi bien intellectuelles que manuelles) de travail, est LA priorité. Et quand on voit la gabegie du système de financement de la formation, qui consomme 37 milliards d’euros attribués de manière opaque, n’importe comment et à on ne sait qui…

Face à de tels cataclysmes, l’exemplarité des gouvernants est déterminante, car d’elle résulte un principe fondateur du vivre-ensemble : le respect. On n’est respecté que lorsqu’on est respectable. À Lyon, je suis toujours frappé par la mobilisation unanime, l’appel à l’apaisement, le sens de la responsabilité qui caractérisent les représentants des religions monothéistes. Espérons qu’au plus haut niveau des cercles décisionnels français, en premier lieu politiques, cette exemplarité serve… d’exemple.

B. B. : Effectivement, ce drame nous est renvoyé en pleine figure. Être à ce point haineux de la société, s’embarquer dans une logique aussi barbare de destruction, signifie qu’il y a eu des manques dans la formation. Au-delà, qu’est-ce que la société a fait et n’a pas fait qui a pu permettre à des humains de perpétrer de telles folies ? Au sein de la Fondation, et parce qu’elle a pour vocation d’être un carrefour de rencontres porteur de valeurs, il n’est pas exclu que nous investiguions ce sujet afin d’essayer, collectivement, de produire des éléments de réponse aux questionnements de tous ceux qui se considèrent écartés de la société au point d’opter pour un suicide personnel et également un suicide collectif.

K. B. : Quelle est la vocation d’un universitaire ? Produire et diffuser la connaissance, et pour cela, aller au-devant de la société et notamment des jeunes, y compris pour les acculturer à toutes les formes de sciences et de savoirs qui participent à les « faire » Hommes, professionnels, citoyens. Dès lors, tout universitaire ne peut qu’être sensible aux origines et aux ressorts de cette déflagration qui questionne de manière centrale le fonctionnement de la société et bien sûr celui d’un de ses axes cardinaux : l’éducation. La jeunesse de nos universités, qui était recueillie dans une solennité impressionnante le 16 novembre, à midi, est en demande de cela et la Fondation peut concourir très utilement au débat, parce qu’elle est un reflet de la société civile et de ses sphères (économique, politique, scientifique, entrepreneuriale) les plus emblématiques et, grâce à elle, en dialogue.

Alain Mérieux, au moment de conclure votre mandat, qu’est-ce qui nourrit et freine votre confiance en l’avenir du système universitaire français ?

A. M. : Ces trois années et demie à la tête de la Fondation m’ont apporté une certitude : tout est possible et quand on veut, on peut. Ce qu’est devenue l’Université de Lyon depuis l’échec de l’Idex 1, c’est-à-dire sa capacité à se réformer en profondeur et à produire une dynamique de collaboration transpartisane, est spectaculaire. Et ce mouvement accompli à Lyon peut tout à fait essaimer ailleurs. Si je devais retenir un point d’amélioration à creuser davantage, ce serait le processus de désignation des conseils d’administration ; il est encore trop consanguin. Tout comme d’ailleurs d’une façon générale la composition du corps enseignant des universités françaises où la grande majorité des professeurs et maîtres de conférences ont fait toutes leurs études à l’intérieur des établissements membres. Tout ce qui concourt à aérer, faire respirer, oxygéner est précieux. Et même capital.

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