Pétrole et mécénat : l’habile diplomatie de Jean-Claude Gandur au Kurdistan

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Le mécène du Musée d’art et d’histoire, sur lequel les Genevois votent dimanche, a donné 15 millions à un hôpital et une université du Kurdistan irakien, où il extrait du pétrole. Sa démarche révèle, chez lui, une fine alliance de générosité et d’intérêts propres

Source : Le Temps par Matteo Maillard, Suleimanieh et Sylvain Besson

Depuis le début de la campagne, les partisans du nouveau Musée d’Art et d’Histoire de Genève ont un problème. Le principal mécène du projet soumis au vote dimanche, Jean-Claude Gandur, est un magnat du pétrole à l’histoire mal connue et aux pratiques commerciales difficiles à cerner, comme souvent dans l’univers des matières premières. Les opposants ont fait du milliardaire leur cible favorite: son pouvoir sur le musée serait exorbitant, sa fortune problématique.

C’est un fait, Jean-Claude Gandur a bâti son succès sur des opérations pétrolières dans des pays difficiles comme le Nigeria ou – moins connu – le Kurdistan irakien. Il y a fait preuve d’une générosité spectaculaire, qui lui a concilié les bonnes grâces des autorités locales. Son action sur place en dit long sur la méthode Gandur, habile mélange de dons de prestige et d’intérêts pétroliers bien compris.

Au bord de l’autoroute qui mène d’Erbil à Suleimanieh, capitale culturelle du Kurdistan irakien, l’Université américaine trône derrière de hauts murs, imposante et luxueuse comme une ambassade. C’est un bâtiment aux lignes épurées, flambant neuf, qui détonne dans ce décor de sable et de roche.

Du hall d’accueil jusqu’aux salles de classe, tout est lumineux, des murs immaculés éclairés par des spots ou par de grandes baies vitrées donnant sur un paysage montagneux. Les amphithéâtres feraient pâlir d’envie n’importe quel étudiant de Genève ou Lausanne. Ici, presque l’intégralité des professeurs sont Américains mais les 1700 étudiants sont irakiens, kurdes en majorité.

C’est Bahram Salih, ancien vice-premier ministre irakien et premier ministre du gouvernement régional du Kurdistan, qui a lancé le projet en 2006. Mais si l’université a pu sortir de terre, c’est d’abord grâce aux dons de généreux étrangers. Le gouvernement américain, l’Etat italien mais surtout un panel de mécènes privés dont la coentreprise Addax-Genel. La première était à l’époque propriété de Jean-Claude Gandur, la seconde est une société pétrolière turque.

A la chute de Saddam Hussein en 2003, le Kurdistan devient autonome et contrôle d’importants gisements d’hydrocarbures. Jean-Claude Gandur est l’un des premiers à investir dans la région. Il sait parfaitement amadouer les dirigeants kurdes. Il a les mots d’un diplomate, et un chéquier qu’il met à disposition pour des projets de développement.

Pour une fontaine du souvenir, en commémoration du gazage des Kurdes par Saddam Hussein, il promet à titre personnel 10 millions. Et au nom d’Addax, cinq millions de dollars pour l’Université américaine de Suleimanieh – Genel en mettra autant.

Au Kurdistan, le découpage politique se calque souvent sur le découpage tribal. Les deux principaux partis, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), représentent respectivement la tribu des Barzani et celle des Talabani. Le 6 avril 2005, c’est Jalal Talabani de l’UPK qui est élu président de la République irakienne. C’est l’homme fort avec qui il faut se lier si l’on veut développer ses affaires au Kurdistan et en Irak à cette période.

Le clan Talabani est originaire de la province de Suleimanieh. Et c’est au travers de contacts à l’UPK qu’Addax obtient les licences d’exploitation d’un champ pétrolifère de 350 km2, Taq-Taq. Addax s’associe au géant turc Genel Energy pour l’exploiter.

«Jean-Claude Gandur a été très malin car avec ce don il s’est concilié à la fois les Kurdes, les milieux néoconservateurs américains et les Turcs», commente un expert pétrolier qui connaît bien la région.

Quant à la fontaine commémorant le gazage des Kurdes, «c’était une promesse faite au moment où les Kurdes m’ont donné l’autorisation de vendre Addax aux Chinois», indique Jean-Claude Gandur au Temps. Cette vente à la compagnie d’Etat chinoise Sinopec lui a rapporté 8,1 milliards de francs, notamment grâce aux actifs kurdes dont disposait la compagnie.

Le projet de fontaine s’est ensuite enlisé en palabres inter-kurdes. «J’ai alors décidé d’offrir ce don personnel à l’hôpital des enfants d’Erbil», ajoute l’homme d’affaires.

Quelques années plus tard, Jean-Claude Gandur est revenu au Kurdistan avec une autre société, Oryx. Et il a été accueilli à bras ouverts. Le gouvernement régional lui a permis de racheter la concession d’une société russe tombée en disgrâce. L’hôpital et l’université qu’il a financés restent jusqu’à aujourd’hui des fleurons régionaux.

Au Kurdistan, Jean-Claude Gandur semble donc n’avoir laissé que de bons souvenirs. On verra dimanche si, à Genève, son mécénat encore plus important – jusqu’à concurrence de 40 millions de francs pour le musée – suscite la même sympathie chez les électeurs.

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