Peter Thiel, la philanthropie n’est pas un humanisme

Nouveau gourou des étudiants en école de commerce, coqueluche des politiques ultralibéraux en mal d’icône iconoclaste, Peter Thiel semble conquérir la médiasphère avec ses façons intempestives. Cette homme fier d’avoir acquis toutes les ficelles pour devenir une pointure de entrepreneuriat à contrecourant des idéaux libéraux démocratiques se targue d’avoir le bon goût de vouloir devenir… immortel (1).

Source : Les Poireaux d’Aphrodite par Peter Thiel 

Car Peter Thiel n’est pas qu’un entrepreneur qui a extraordinairement bien réussi. C’est un entrepreneur-qui-a-extraordinairement-bien-réussi et qui a des rêves. Et des rêves s’il vous plaît pour l’humanité, puisqu’il voit naître des territoires extraterritoriaux, construits sur les mers, où une société de joyeux lurons jouirait sans entrave d’une liberté totale d’entreprendre, le libertarisme.

Thomas More, à son humble époque, avait eu cette belle idée d’une « Utopie », comprenez le lieu qui n’est nul part. Les gens à cette époque se contentaient aisément de ce doux rêve comme quelque paradis perdu où chacun vit dans une plénitude de connaissances et où les uns et les autres se respectent naturellement. Un rêve visant à mettre en porte-à-faux le système en place pour en faire ressortir les défaillances. Mais ce genre de rêve utopique dont l’apanage est de ne se trouvait nul part ailleurs que dans l’idéal des humanistes, est tout à fait réalisable aujourd’hui grâce aux fortunes incalculables dont celle de Peter Thiel.

Comment? Entendez-vous critiquer le rêve d’un homme sur ce bas monde? Un homme n’a-t-il pas le droit de rêver de ce qu’il veut? Question impudente s’il en est, mais quand le rêve de certains est désormais à porter de mains multimilliardaires, quand il n’est plus une métaphore ou une allégorie à dimension pédagogique mais un véritable programme informatique -entrez votre rêve par la fente, il va se réaliser de l’autre côté- on est en droit de se poser la question.

Philanthrope, Peter Thiel? En effet, si l’on prend philanthropie dans son acception moderne, à savoir la générosité intellectuelle à l’égard des classes dirigeantes qui prétend de mauvaise foi se destiner à tout le monde. Mais il ne faut pas confondre la philanthropie avec l’altruisme.  L’étymologie des mots donne souvent un signe de la face cachée de ce qu’on veut dire : la racine grecque pour le discours pseudo-scientifique, dénotant la volonté de programmation, loin du subjectif et des sentiments, et la racine latine pour l’expression de l’empathie, de l’émotion, de la chose vécue et ressentie. La philanthropie de Peter Thiel n’est pas tournée vers l’humanité, mais vers une extra-humanité, dédiée à un marché monopolistique, et vivant sur des territoires extraterritoriaux, libérée des chaînes des lois politiques. De l’anarchisme..? Vraiment, suis-je le seul à y voir un totalitarisme a minima?

Confronter cette philanthropie à un humanisme, c’est poser des questions essentielles sur les perspectives des grandes multinationales dont Google (auquel Thiel s’accroche tout au long de son livre (2) comme à son doudou pour illustrer l’exemple du monopole), et l’ingéniosité dont elles font preuves pour révolutionner les modes de vie. Non pas seulement le rêve, mais la recherche de l’immortalité, « parce que la vie, c’est bien » (dixit Peter Thiel, dont on souligne chez Canal + le goût pour la philosophie-laissez-moi-rire), pour laquelle on sait l’investissement  de Google, ne peut être l’ultime hybris prométhéen que d’une classe totalement déconnectée des besoins essentiels de l’humanité. « Connecté » est devenu l’épithète moderne par excellence, alors que l’homme « connecté » est l’homme parfaitement étranger à soi-même.

Toute cette technologie au service de l’humanité, à tout le moins d’une certaine classe d’humanité, n’est-elle pas indécente dans un monde où l’urgence est de retrouver un cadre de vie propre, des rapports sains les uns avec les autres, un mode d’existence à la mesure de l’homme? Des territoires apolitiques, dites-vous, construits en promontoire des continents? Des immortels connectés? Apologie de la désertion des classes dirigeantes, à l’écart des territoires empoisonnés, dévastés, épuisés par ces dernières. La philanthropie au visage de Peter Thiel tient du philos l’amitié pour ses semblables endogéniques, et de l’anthropos, la joyeuse cruauté contre les races inférieures.


(1) Peter Thiel : légende de la Silicon Valley – Le Supplément du 28/02/2016 (Canal +)
(2) « Zero to One: Notes on Startups, or How to Build the Future »

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