Recherche : quand « excellence » devient synonyme de précarité

Le mouvement de contestation contre le projet loi sur la modification du code du travail a mis en lumière les situations de précarité que vivent  un nombre de plus en plus important de jeunes en France. Le monde de la recherche n’est pas épargné, comme le montrent les premiers résultats de l’enquête du collectif Sciences en Marche sur le sujet. C’est dans ce contexte que l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la recherche (IAGENR) vient de rendre un rapport concernant l’emploi scientifique en France. Qu’y apprend-t-on ? (spoiler : pas grand chose)

Source : Nouvelles des Étoiles 

Dans les établissements comme le CNRS ou l’INRA (les établissements publiques scientifiques et techniques soit « EPST ») le nombre de chercheurs contractuels (en CDD, ceux qu’on appelle les post-docs) a augmenté de près de 30% en 5 ans (entre 2009 et 2014). Dans la même période, le nombre de chercheurs titulaires a baissé de 2%. Et à l’université ?  « Euh… ben désolé mais on a pas les chiffres »… Le rapport se contente donc de donner l’exemple de trois universités (anonymisées) pour lesquelles les chiffres sont disponibles : l’une de sciences et les deux autres de lettres et sciences sociales. Pour ces trois établissements, le constat est le même : un doublement sur 5 ans du nombre de contractuels de recherche (la définition de ces contractuels n’est pas donnée, mais on imagine qu’il s’agit principalement de post-docs et d’ingénieurs de recherche en CDD).

ministere

Evolution en % des effectifs dans une université de science entre 2009 et 2014, ici CDD concerne les « contractuels de recherche » (dont la définition précise n’est pas donnée dans le rapport), ce rapport concerne l’emploi scientifique (donc on n’y trouve pas le personnel administratif par exemple, ni ceux que l’université paye pour des charges d’enseignement e.g. vacataires ou PRAG). Données issues du rapport de l’IGAENR.

Alors à qui la faute ? Aux « financements sur projet » d’une part, qui, de plus en plus nombreux, sont venus remplacer les crédits récurrents, tout en instaurant une logique de compétitivité (baptisée « excellence ») au détriment des salariés qui se voient enchainer les contrats (dans la limite des 6 ans imposée par la loi Sauvadet, après c’est dehors), et vivent dans un incertitude constante. La faute aussi à la baisse des recrutements de chercheurs titulaires : -20% entre 2010 et 2013 selon ce rapport. Et visiblement ce n’est pas prêt de changer : on apprend que « les DRH [des EPST] ont insisté sur le fait que le recrutement des chercheurs était dicté par une politique de projets (« on n’est pas dans la reconduction »). D’ailleurs, les prévisions de recrutements sont là pour en attester : sur la base des départs en retraite, les estimations indiquent que la baisse du nombre de places offertes au concours chercheurs des EPST va continuer jusqu’en 2017, au moins… Sans aucun cynisme, le rapport pose la question de savoir si l’on va pouvoir continuer tranquillement à remplacer les chercheurs titulaires par des CDD :

On peut se demander de ce fait si la baisse des recrutements de chercheurs titulaires pourrait continuer à être amortie par la hausse des recrutements de chercheurs contractuels sur ressources propres et sur contrats de recherche comme elle l’a été ces dernières années. En effet, les recrutements permis par la mise en œuvre du Programme investissements d’avenir [PIA]  ont déjà été effectués.

Vous l’aurez compris, nulle morale derrière ce questionnement mais bien des considérations bassement financières : les PIA (qui financent les IDEX et autres LABEX) sont à sec. On pourrait légitmement se demander ce que vont devenir tous ces jeunes après leurs CDD, mais ça, le rapport ne le fait pas. Il se termine par quelques recommandations d’améliorations purement cosmétiques, du style « Améliorer la connaissance de la population des chercheurs permanents et non-permanents », quand la  véritable recommandation devrait être de faire diminuer le nombre de non-permanent et augmenter le nombre de permanents. Evidemment, on ne pouvait pas vraiment s’attendre à ce que le Ministère reprenne les revendications de Sciences en Marche (qui sont pourtant la seule alternative raisonnable). Rajoutons enfin (comme me le faisait remarquer ), que les politiques « d’excellence », n’ont elles fait l’objet d’aucune évaluation ni rapport sur leur pertinence : on l’a compris, elle sont capables de créer plus de précarité, mais font-elles vraiment avancer la science ? Permettent-elles vraiment, au delà de ce que les indicateurs bibliométiques peuvent mesurer,  d’améliorer la performance de la recherche Française ? On ne peut qu’en douter, tant le gâchis de talents qu’elle implique est grand.

En définitive, ces constats nous invitent à une seule chose : aller manifester le 31 mars, pour faire entendre une autre voix, celle qui prone des conditions de travail dignes pour tous et qui combat la logique de mise en compétition des salariés au profit d’une prétendue compétitivité ou excellence. 

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