«Les révolutions scientifiques se feront dans la convergence des disciplines»

Rencontrés à Boston à mi-avril, l’entrepreneur genevois Ernesto Bertarelli et le président de l’EPFL Patrick Aebischer évoquent leur stratégie pour transformer les connaissances fondamentales en applications thérapeutiques

Source : Le Temps par Fabien Goubet

Entre l’EPFL et la faculté de médecine de l’Université Harvard, c’est une histoire qui dure. Une alliance née en 2010 à l’initiative de la Fondation Bertarelli, qui a rapproché les deux établissements au sein d’un accord collaboratif visant à améliorer la qualité de vie des personnes souffrant de troubles neurologiques.

L’entrepreneur Ernesto Bertarelli et le président de l’EPFL Patrick Aebischer étaient à Boston le 15 avril pour un symposium annuel présentant les dernières avancées scientifiques accomplies dans le cadre de ce programme. Le Temps y a été invité par la Fondation Bertarelli.

– Le Temps: Cela fait six ans que l’EPFL et Harvard collaborent dans le domaine des neurosciences. Quel bilan en tirez-vous?

– Ernesto Bertarelli (E.B.): Uniquement de la satisfaction. D’un point de vue humain tout d’abord: ce programme donne l’occasion à des étudiants et des chercheurs de l’Université Harvard de venir travailler à l’EPFL, et réciproquement. Le simple fait d’avoir pu susciter ce rapprochement et cette ouverture d’esprit par-delà l’Atlantique est en soi une immense réussite. Les programmes de recherche, qu’ils soient établis en Suisse au Campus Biotech ou à l’EPFL, ou ici à Boston à la Harvard Medical School ou dans des start-up, obtiennent des résultats encourageants.

– Lesquels?

– Patrick Aebischer (P.A.): Dans le domaine de l’audition notamment, nous avons pu susciter des collaborations entre des bioingénieurs de l’EPFL et des cliniciens de Harvard qui mettent au point ensemble des implants auditifs pour un certain type de surdité. Les travaux sont encore en cours, mais le simple fait d’avoir pu leur donner une impulsion de départ est en soi une réussite.

– Quelle est la clé de ce succès?

– P.A.: Sans doute la complémentarité entre les deux universités. Nous avons, à l’EPFL, une ingénierie de haut niveau. Mais pour passer à des applications médicales, les choses se compliquent car nous ne disposons pas d’un nombre suffisant de patients pour mener des essais cliniques, surtout pour les maladies rares. C’est l’inverse ici à Boston. Harvard n’a pas un grand département d’ingénierie – qui est d’ailleurs plutôt théorique. Il y a en revanche énormément de patients, et beaucoup plus de cliniciens-chercheurs qu’en Suisse. Chacun bénéficie donc l’expertise de l’autre. Ce programme d’échange est parvenu à rassembler des communautés qui ne se parlent pas habituellement, c’est unique.

– Le programme d’échange met l’accent sur la médecine dite translationnelle, autrement dit sur la transformation de connaissances de laboratoire en applications thérapeutiques. Pourquoi ce choix?

– E.B.: Le passage entre la science fondamentale et les applications concrètes est négligé par les investisseurs. Il est même surnommé «vallée de la mort». Si vous examinez de plus près le financement des projets scientifiques, vous verrez qu’il y a de l’argent au début, pour le fondamental, et à la fin, pour l’industrialisation, mais pas au milieu. Pourquoi? Parce qu’à ce stade l’argent ne suffit pas. Il faut les compétences, les personnes sachant exactement comment faire le lien entre fondamental et industrie. Je crois personnellement plus à la valeur que peut amener de l’argent épaulé de compétences qu’à la valeur de l’argent seul.

– P.A.: Il y a aussi un enjeu scientifique, car les neurosciences sont confrontées à un problème: ces vingt dernières années, le nombre de publications scientifiques a explosé. Pourtant, on a assisté à un recul du nombre de nouvelles molécules thérapeutiques. C’est parce que, d’après moi, l’approche biotechnologique seule ne suffit pas. Il faut des approches holistiques des maladies neurologiques pour améliorer les traitements. Cela existe en cardiologie, en cancérologie ou encore dans la recherche contre les maladies infectieuses, mais pas assez en neurosciences.

– Que faire pour ramener de l’argent dans cette vallée de la mort?

– P.A.: Aujourd’hui, la recherche fondamentale est financée par des organismes de financement étatiques comme le Fonds national suisse – c’est une fonction quasi régalienne. Pour le financement des recherches dans cette phase de «scale-up», qui se fait souvent en entreprise, je pense que la philanthropie a un rôle à jouer, par exemple en donnant des fonds pour des accélérateurs et des incubateurs qui vont accompagner et soutenir les entreprises. Cela, les organismes étatiques ne le financent pas.

– Pourquoi la philanthropie serait-elle plus légitime?

– E.B.: Les scientifiques sont encore dans leur tour d’ivoire. Dès qu’un entrepreneur s’en approche, il suscite la méfiance, on invoque un risque pour l’indépendance académique. Or la transformation de la science en quelque chose de tangible nécessite de rentrer en affaires. C’est pourquoi il faut un type de financement qui se place entre les fonds nationaux et l’industrie.

– P.A.: Il y a aussi un biais académique. Pour réussir à attirer des fonds nationaux, il faut «publier [ses résultats de recherche] ou périr». Or l’étape de la vallée de la mort représente un énorme travail pour au mieux, un seul article dans une revue scientifique. Ce n’est pas du tout favorable! Le financement philanthropique, lui, ne se base pas sur cette métrique.

– Revenons à la science. Pourquoi favoriser les approches transversales?

– E.B.: Les grandes révolutions scientifiques de demain ne se feront plus dans un même département de physique ou de médecine, mais dans la convergence des disciplines. Avec un système nerveux qui intègre des composantes très diverses (électricité, chimie, traitement des données…), les neurosciences sont sans doute le domaine le plus approprié pour cette convergence.

– Faire converger les spécialités est aussi un pari risqué…

– E.B.: Oui, mais ce qui se passe autour de nous nous donne raison. Le Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui est une inspiration en termes d’ingénierie, alloue désormais la moitié de son budget aux sciences de la vie. J’ai appris que Harvard allait lancer un autre programme qui ressemble au nôtre. C’est réconfortant de se dire qu’on a vu juste et avec un coup d’avance. Cela nous permet de nous dire que les choix faits dans la région lémanique, conséquence directe de la vision de Patrick Aebischer, étaient les bons.

– Durcissement des conditions-cadres, conséquences de la votation du 9 février 2014: la Suisse perdrait de son attractivité pour les personnels hautement qualifiés. Le craignez-vous?

– E.B.: La science n’a pas de frontière, disait mon père. Si nous n’arrivons pas à maintenir ce mouvement de personnes nécessaire pour attirer des étrangers et exploiter notre science au-delà de nos frontières, alors nous perdrons notre leadership. La Suisse est en concurrence à l’échelle planétaire, ce qui nécessite de penser globalement et de tisser des liens avec des pôles d’excellence tels que Boston.

– P.A.: C’est toujours un souci si on ne parvient plus à recruter. Il faut garantir de bonnes conditions aux étrangers qui viennent et aussi donner des opportunités aux Suisses de rentrer en leur garantissant les mêmes conditions et la même stimulation intellectuelle. Il faut pour cela créer des emplois au sein d’écosystèmes favorables, dont le Campus Biotech à Genève est un exemple. Ecosystèmes qu’il faut garder connectés sur l’extérieur afin de faire savoir que la recherche et l’innovation existent aussi bien en Suisse qu’aux Etats-Unis pour attirer les investissements chez nous.

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