La fuite des cerveaux peut nuire au financement des universités

Partir à l'étranger dès l'obtention peut booster votre parcours professionnel // © Image Source

L’émigration des jeunes diplômés français risque de peser à terme sur le financement de l’enseignement supérieur, avertit Étienne Wasmer, économiste et membre du Conseil d’analyse économique. Il cosigne l’étude « préparer la France à la mobilité internationale croissante des qualifiés  » présentée mardi 17 mai 2016 à la presse. Pour y remédier, la France doit réussir à faire revenir les talents français et à en attirer du monde entier.

Source : L’Étudiant par Danièle Licata

La fuite des cerveaux français est-elle une crainte ou une réalité ?

En 2013, l’Insee estime à plus de 3 millions le nombre de personnes nées en France et vivant à l’étranger. Les sortants ont majoritairement entre 25 et 55 ans, donc actifs.

Si les flux augmentent régulièrement depuis la fin des années 1990, le taux d’émigration reste néanmoins très inférieur aux taux observés en Allemagne, aux Pays-Bas et surtout au Royaume-Uni.

Quant au solde migratoire, le flux sortant de personnes nées en France et le flux entrant de personnes nées à l’étranger sont globalement du même ordre de grandeur.

Mais ces flux sont-ils pour autant comparables ?

La comparaison serait possible si le niveau de diplômes des entrants et des sortants était égal. Or, toujours selon l’Insee, les personnes rentrant en France après une période d’expatriation sont davantage diplômées que les personnes nées à l’étranger et immigrant en France : 44% des Français ont un bac + 5, contre 27% des étrangers s’installant en France. Ce qui sous-entend que si l’on ne prend en compte que les talents, le solde est négatif.

Pourtant, le nombre d’étudiants étrangers a nettement progressé ces dernières années ?

Effectivement, les politiques actives, telles qu’Erasmus, Erasmus + et les 8.000 accords bilatéraux internationaux entre universités et grandes écoles, ont favorisé la mobilité des jeunes du monde entier.

Concrètement, la France a accueilli, en 2013, 6% de l’effectif total des étudiants en mobilité internationale, soit presque 300.000 jeunes, ce qui la place au quatrième rang des pays d’accueil dans le monde après les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie. Mais si la progression est réelle depuis la fin des années 1990 (plus de 80%), elle reste cependant en deçà de celle des pays anglo-saxons, de la Suisse et de l’Italie.

La mobilité des jeunes diplômés ou actifs qualifiés étant inéluctable, est-ce une si mauvaise nouvelle pour l’économie française ?

Si l’immigration a un effet bénéfique pour les pays d’accueil, et plus encore lorsqu’il s’agit de personnes qualifiées, à l’inverse, la fuite des cerveaux réduit le potentiel d’innovation du pays de départ. Pour les pays riches, les effets sont limités à court terme, les émigrés représentant une faible proportion de la population active.

En revanche, à moyen terme, même peu nombreux, leur départ altère la productivité et, in fine, la croissance du pays, d’autant que la France ne parvient pas à retenir les talents étrangers sur son territoire à l’issue de leurs études.

Le risque serait que les talents se forment en France, partent ensuite à l’étranger pour démarrer une carrière professionnelle et rentrent en France à l’âge où il faut payer les études des enfants ou se soigner.

Au-delà des risques pouvant peser sur la productivité et la croissance, avez-vous identifié d’autres dangers engendrés par la fuite des cerveaux ?

L’autre enjeu est budgétaire. Le modèle français est constitué sur une triple caractéristique : gratuité des études primaires et secondaires, quasi-gratuité d’une grande partie des établissements d’enseignement supérieur et système de santé public à couverture large.

Ce modèle social est vulnérable aux départs des jeunes français à l’étranger, tout simplement parce que les sorties du territoire se trouvent majoritairement dans les tranches d’âge 25-55 ans, c’est-à-dire, l’âge où cette catégorie est contributrice nette au système fiscal.

Le risque serait que les talents se forment en France, partent ensuite à l’étranger pour démarrer une carrière professionnelle et rentrent en France à l’âge où il faut payer les études des enfants ou se soigner. Ce danger soulève deux problèmes : le premier relève de l’équité, les contribuables finançant des études pour des individus qui ne contribueraient ni au système fiscal, ni à la croissance du pays.

Le second risque est, que faute d’entrées fiscales, l’État sous-investisse dans l’enseignement supérieur. Dans un monde de mobilité internationale des talents, les pays risquant d’investir à perte, il est logique pour beaucoup d’entre eux de laisser une part du financement aux étudiants eux-mêmes. Ce phénomène doit vraiment nous interroger sur le mode de financement de l’enseignement supérieur.

Quelles solutions préconisez-vous ?

Il semble nécessaire d’élaborer une stratégie cohérente, non pas pour retenir les talents, mais pour les encourager à revenir et, parallèlement, encourager la venue des cerveaux du monde entier. En levant les barrières administratives, notamment.

L’État doit également permettre aux universités françaises de devenir plus attractives, en les laissant fixer les frais d’inscription des étudiants non communautaires. En contrepartie, elles offriraient un accueil des étrangers à hauteur des frais exigés. La France parviendrait alors à retenir les talents du monde entier. Ce qui soutiendrait l’innovation et donc, la croissance.

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