Profession : philanthrope

Mécènes acceptant de témoigner à visage découvert, essor du nombre de fondations et des montants distribués… la philanthropie française vit son printemps. Evidemment, nous sommes à des années-lumière des Etats-Unis, où les actifs des fondations atteignent 823 milliards de dollars – soit les PIB des Pays-Bas et de la Belgique réunis –, où les donateurs s’affichent, s’exhibent même, en donnant à coups de dizaines de milliards. Question de culture et d’histoire. Outre-Atlantique, l’Etat-providence n’existant pas, les individus ont de tout temps pris en charge des missions d’intérêt général – éducation, culture… – qui sont chez nous dévolues à la puissance publique.

Source : Le Monde par Frédéric Cazenave

Mais cela change. La France compte plus de 2 200 fondations, dont près de la moitié ont été créées au cours des quinze dernières années. Elles gèrent 22 milliards d’euros d’actifs et en dépensent 7,4 milliards chaque année, dont 1,5 milliard sont resdistribués à des projets présents dans le social, le médical, la culture, l’enseignement supérieur…

Derrière les poids lourds, comme la fondation Bettencourt Schueller, forte de 900 millions d’euros d’actifs et d’un budget annuel de 50 millions, une myriade de fondations plus modestes s’activent pour le bien commun. Un quart des fondations sont dotées de moins de 100 000 euros. « La culture philanthro- pique commence à se diffuser. Les philanthropes, plus jeunes que par le passé, acceptent de s’exprimer sur leurs motivations, les retombées de leurs actions… Cela crée une saine émulation », constate ­Dominique Lemaistre, directrice du mécénat de la Fondation de France.

Des fondations abritées pour les particuliers

Ce foisonnement n’est pas dû au hasard. « Il tient à un double mouvement. D’un côté, une frange de la population s’est enrichie rapidement en profitant depuis la fin des années 1990 d’un capitalisme ­débridé ; de l’autre, l’Etat, conscient que sa capacité d’intervention dans les domaines d’intérêt général diminuait, a incité le privé à prendre le relais », explique Antoine ­Vaccaro, président du Centre d’étude et ­de recherche sur la philanthropie.

Au fil des ans, l’Etat a ainsi multiplié les dispositifs fiscaux et légaux pour favoriser cette générosité privée. En 2003, la loi Aillagon marque un tournant, en encourageant le mécénat d’entreprise et en réorganisant le monde des fondations et son financement. Ce texte, qui accorde aussi d’importantes réductions d’impôt aux donateurs, permet le développement des fondations abritées, qui sont devenues l’outil philanthropique des particuliers. Créer sa propre fondation est, en effet, un jeu d’enfant. Il « suffit » de 100 000 à 200 000 euros à verser sur trois ou cinq ans pour être accueilli à bras ouverts par les fondations abritantes, qui gèrent les questions administratives et permettent aux donateurs d’accéder au statut de  philanthrope.

C’est de cette façon que des centaines d’anonymes en sont venues à créer leur propre fondation. « Lorsque mon père m’a laissé un héritage important, je ne voulais pas changer de vie, je l’ai vécu comme une responsabilité. J’ai donc cherché une solution pour pouvoir soutenir efficacement la cause qui me tient à cœur, la préservation des forêts et notamment des arbres anciens. Je me suis tournée vers la Fondation de France. Ses équipes m’ont aidée à affiner mon projet, me déchargent des aspects fiscaux et réglementaires », explique Catherine Marquot, aux manettes de la Fondation Toi, l’arbre.

« Créer une fondation est d’une simplicité biblique, renchérit un autre mécène qui a frappé à la porte de la Fondation pour la recherche médicale. La fondation s’occupe de la paperasserie, nous épaule dans le choix des dossiers, nous fait rencontrer les chercheurs… Cela nous permet aussi d’être plus efficaces : j’en avais assez de multiplier les dons, je souhaitais avoir un effet plus massif. » Preuve que la formule séduit, il existe à ce jour plus de 1 200 fondations abritées.

Délégation des missions d’intérêt général

La puissance publique ne s’est pas arrêtée là. Elle a ensuite favorisé la création de nouveaux véhicules (fondation coopérative scientifique, fondation universitaire, fonds de dotation…), tout en octroyant des coups de pouce fiscaux supplémentaires : en 2007, la loi TEPA permet aux assujettis à l’impôt de solidarité sur la fortune de réduire leur fiscalité de 75 % de la somme donnée.

Bref, l’Etat a mis en place une sorte de délégation des missions d’intérêt général, ce qui a fait grincer les dents de certains, qui s’inquiètent de voir le privé s’arroger certaines actions réservées à l’Etat.

    « Croire que les philanthropes attaquent la souveraineté de l’Etat, seul garant des missions d’intérêt général, est dépassé. C’est plutôt l’inverse : l’Etat se sert de la philanthropie et se redéploie à travers elle, car il a besoin de ses ressources. Il la libère tout en l’encadrant »,
souligne Nicolas Duvoux, professeur de sociologie à l’université Paris-VIII.

Les mécènes, bien conscients que la société civile doit jouer son rôle face aux besoins sans cesse croissants, répondent présent et sortent ainsi la France d’une philanthropie « post mortem ». Un tiers des philanthropes français ont moins de 55 ans et 87 % sont en activité, selon l’observatoire de la Fondation de France. « C’est une des grandes évolutions de ces dernières années : les donateurs veulent donner de leur vivant, être partie prenante de leur générosité », précise Benoît Miribel, président du Centre français des fonds et fondations.

Cette nouvelle vague de philanthropes est notamment composée d’entrepreneurs, qui n’attendent plus d’avoir vendu leur société pour consacrer une partie de leur temps et de leur argent à une cause. « Je n’allais pas attendre d’avoir 70 ans pour faire du bien, alors que je peux dès aujourd’hui m’engager », explique Charles Kloboukoff, fondateur du groupe bio Léa Nature, qui participe depuis 2007 au « 1 % pour la planète ». C’est-à-dire qu’il reverse 1 % de son chiffre d’affaires à des causes environnementales. Une partie de cette somme – un million d’euros en 2015 – alimente aussi la fondation d’entreprise, qui finance des programmes de sensibilisation pour sauvegarder l’environnement.

Même son de cloche pour le restaurateur Alain Cojean, qui a créé la Fondation Nourrir, Aimer, Donner il y a cinq ans : « Elle me donne une plus grande liberté pour soutenir des projets que je découvre au gré de mes rencontres. »

Alors que recherchent ces Bill Gates français ? « Si les ressorts de cette générosité sont multiples et souvent très personnels, l’idée de rendre à la société ce que l’on a reçu est omniprésente », note Mme Lemaistre. M. Cojean confirme. « Partager la richesse produite m’a toujours semblé logique, naturel même. Je verse au moins 10 % des bénéfices de mon entreprise à la fondation », explique-t-il, tout en refusant le qualificatif de philanthrope.

Un tel projet peut aussi être l’occasion pour des familles de se retrouver autour d’un but commun et ainsi de renforcer la cohésion familiale. « La fondation est un bel outil pour transmettre des valeurs aux générations suivantes. Les couples qui s’engagent aujourd’hui dans cette démarche sont bien plus jeunes que par le passé et associent pleinement leurs enfants », explique Sabine Roux de Bezieux, présidente d’Esprit de famille, une association qui regroupe une cinquantaine de fondations familiales.

L’autre mouvement à l’œuvre depuis plusieurs années est la volonté de « professionnaliser » cette générosité. Issus du business, ces mécènes importent les méthodes de l’entreprise dans leur conception de la philanthropie : cahier des charges pour sélectionner les projets, indicateurs pour tenter d’évaluer les retombées… « Les entrepreneurs sont persuadés que, ayant réussi dans les affaires, ils peuvent faire mieux que les associations ou la puissance publique pour résoudre certains problèmes », note M. Duvoux.

« Le philanthrope a une obligation morale, celle de ne pas seulement donner pour le plaisir, et des devoirs » Pascal Vinarnic,
créateur de la fondation Demeter

Pour eux, cette quête de l’impact, de l’efficacité des dons, va de soi. D’ailleurs, les programmes de développement, les politiques publiques ne font-ils pas eux aussi l’objet de constantes évaluations ? « Cette question est devenue indispensable aux yeux des jeunes générations de philanthropes pour qui la transparence est cruciale », confirme Max Thillaye du Boullay, conseiller en philanthropie à la Fondation Apprentis d’Auteuil.

Mais ce culte du chiffre peut aussi avoir des effets pervers. « Aujourd’hui, ce qui ne se mesure pas ne se comprend pas. C’est terrible… Cette doxa de l’efficacité bride la pensée, l’innovation. Se focaliser sur l’impact à court terme risque d’empêcher de financer des programmes de longue haleine, dont les effets ne sont pas mesurables à brève échéance et qui sont pourtant essentiels », prévient Pierre Calame, président honoraire de la Fondation Charles Léopold Mayer.

Dans certains champs de l’intérêt général, comme la culture ou certains secteurs du social, l’impact peut être difficile à évaluer. Les associations, qui ont des besoins criants de financement, ne risquent-elles pas de monter des projets collant davantage aux attentes et exigences des philanthropes qu’à l’intérêt général ? Une structure spécialisée dans la réinsertion ne sera-t-elle pas tentée d’accompagner des personnes en moins grande précarité pour augmenter ses « ratios » ?

Cette pression sur le monde associatif ne peut être éludée, d’après Antoine ­Vaccaro, qui définit le philanthrope comme un despote éclairé. « Contrairement à une association, dont le fonctionnement est en théorie démocratique, dans une fondation, c’est la personne qui l’a dotée financièrement qui choisit son projet. Ce n’est guère négociable, c’est une forme de gouvernance plus autoritaire, néanmoins au service de l’intérêt général… Il faut donc que cette générosité soit utilisée à bon escient. »

D’où l’émergence de questions sur le rôle et la redevabilité du philanthrope. Ce thème était d’ailleurs au centre des Rencontres internationales des philanthropes, organisées le 13 juin à Paris par la Fondation de France et dont Le Monde est partenaire. « Le philanthrope a une obligation morale, celle de ne pas seulement donner pour le plaisir, et des devoirs. Il doit s’engager sur le long terme, comprendre, s’investir dans la cause et ne pas s’immiscer dans le quotidien des projets soutenus », résume l’investisseur Pascal Vinarnic, dont la Fondation Demeter vise à favoriser l’innovation économique dans le champ social. Des interrogations bienvenues et nécessaires si la philanthropie souhaite se développer en confiance et en transparence avec la société.

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