Les Bettencourt côté sciences

La recherche en France ne serait pas ce qu’elle est sans l’action de la discrète fondation Bettencourt-Schueller, qui dispose d’une force de frappe financière sans équivalent en Europe. La preuve par le récit des équipes qui en ont bénéficié.
Bettencourt, le nom est depuis des lustres synonyme de richesse : Liliane, l’héritière du fondateur du groupe L’Oréal, trône, selon les années, à la première ou à la deuxième place des fortunes françaises. Plus récemment, il a occupé la chronique des « affaires », au mauvais sens du terme. Les désaccords entre la mère et la fille à propos de François-Marie Banier, ce photographe qui avait su s’attirer les largesses de Liliane Bettencourt, au point que sa fille Françoise demanda sa mise sous tutelle, ont fait les choux gras de la presse. Mais dans le milieu de la recherche, Bettencourt-Schueller c’est d’abord et avant tout une fondation qui maintient notre pays à la pointe des progrès dans la recherche médicale.

Dotée d’un capital de 1 milliard d’euros, une force de frappe sans équivalent en Europe, elle a fait du mécénat des sciences de la vie sa priorité. Depuis 1997, près de 300 jeunes médecins chercheurs ont été distingués par le prix scientifique qu’elle attribue chaque année. Il y a quelques semaines, l’un des lauréats du prix 2013, Monsef Benkirane, a ouvert la voie à une guérison complète du sida en découvrant la protéine qui permet de démasquer le « réservoir viral » de la maladie, autrement dit le stock de virus caché dans des globules blancs en dormance. Ce qui devrait permettre, à terme, de développer des stratégies efficaces pour l’éradiquer. Un exemple parmi beaucoup d’autres de l’action en profondeur conduite à travers ce projet philanthropique.
Stopper la fuite des cerveaux

« Notre engagement pour les sciences de la vie, c’est une histoire de gènes. Notre famille s’est très tôt investie pour aider les chercheurs d’exception. C’est en 1990, juste après la création de la fondation, que remontent nos premiers soutiens », rappelle Françoise Bettencourt-Meyers, sa présidente, dans la publication de l’institution qui emploie une quinzaine de permanents. Un investissement familial de longue date : « Nous le tenons de ma mère et avant elle de son père, Eugène Schueller. L’un praticien passionné de recherche en chimie et brillant entrepreneur, l’autre fervente supportrice passionnée par la créativité des chercheurs et les espoirs que portent leurs travaux », précise-t-elle. En 1987, Liliane Bettencourt a elle-même raconté la genèse de sa fondation dans un entretien à la revue Égoïste : « Mon père, avant d’entrer dans le monde des affaires, était chercheur à la Sorbonne, dans le service du professeur Auger, raconte-t-elle. Un jour, Frédéric Joliot-Curie m’a dit que s’il avait continué dans cette voie, il aurait forcément fait une découverte. Je lui ai répondu oui, mais il trouvait que c’était poussiéreux. Quand un coiffeur est arrivé pour demander au professeur Auger s’il n’avait pas un chimiste pour l’aider, comme personne ne répondait, mon père s’est proposé. » C’est à travers ses recherches sur les colorations qu’est né L’Oréal.

Durant son enfance, à Arcouët, dans la propriété de vacances de son père dans les Côtes d’Armor, la petite Liliane, qui a perdu sa mère, musicienne, à l’âge de 5 ans, croisera de nombreux scientifiques réputés. À côtoyer des pointures comme Paul Langevin, Frédéric et Irène Joliot-Curie, Pierre Auger, Yves Rocard, Jean Perrin, et bien d’autres, elle gardera un attachement viscéral pour les chercheurs et décidera, bien des années plus tard, de contribuer à stopper la fuite des cerveaux en proposant à des chimistes et physiciens talentueux une aide au retour substantielle pour qu’ils mènent leurs recherches en France.

Claire Wyart est de ceux-là. Après avoir passé cinq ans aux États-Unis pour son postdoctorat, cette chercheuse à l’Inserm et à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière, lauréate en 2011 du programme ATIP-Avenir de l’Inserm et du CNRS – un prix soutenu par la fondation à hauteur de 350 000 euros -, est revenue à Paris pour y installer une équipe et étudier les circuits spécifiques de la moelle épinière grâce à une technique innovante : l’optogénétique. Claire Wyart ne tarit pas d’éloges sur la fondation : « Leur approche est très intelligente, complémentaire et respectueuse de la recherche publique, s’appuyant sur des comités scientifiques reconnus. Ils nous demandent aussi de participer à des événements auprès de jeunes doctorants pour leur faire part de notre expérience, de nos conseils. Les Bettencourt y mettent de gros moyens, ça c’est sûr, ils ont la force de frappe d’un ministère ! » Sans cet apport, les travaux de son équipe de 15 personnes ne pourraient se poursuivre. « Aujourd’hui, 99% de nos recherches sont financées par des sources publiques internationales comme l’European Research Council, ou par des fonds privés américains ou français », précise-t-elle.

Le Collège de France, incarnation des savoirs français dans toutes les disciplines depuis François Ier, a pu conserver son attractivité sur le plan scientifique grâce à sa collaboration étroite avec la fondation. « Elle nous a accompagnés dans toutes les opérations d’installation de laboratoires et de mise à niveau des plates-formes technologiques », constate son administrateur, le professeur Alain Prochiantz. Et pour ce qui est de la diffusion des savoirs, « elle nous a permis de prendre très tôt le tournant du numérique et d’augmenter considérablement l’impact de nos cours. Son apport contribue à l’évolution permanente de nos stratégies et des outils de diffusion des connaissances. »

Grâce à cette aide, Thomas Bourgeron, professeur à l’université Paris Diderot, chercheur à l’Institut Pasteur, a mené ses recherches pionnières sur le fond génétique de l’autisme, constitué et pérennisé une équipe aux compétences multidisciplinaires. Actuellement, il se lance dans l’exploration du « cerveau social ». « La fondation Bettencourt-Schueller fait confiance aux chercheurs. Elle ne demande pas d’aboutir à court terme sur les traitements d’une maladie, mais d’effectuer une recherche fondamentale qui permettra d’avoir un socle solide pour établir dans le futur des prises en charge appropriées des personnes. » Ce qui n’empêche pas la famille d’avoir des convictions. La fille de Liliane et André est ainsi particulièrement investie dans l’audition, qu’elle considère comme l’un des parents pauvres de la recherche alors qu’elle est porteuse d’enjeux immenses, y compris sociétaux : 6 millions de personnes souffrent aujourd’hui de troubles auditifs uniquement en France

La liste est longue des recherches encouragées par l’institution, même si la discrétion est aussi inscrite dans ses gènes. « La fondation Bettencourt-Schueller a toujours été bien distincte de L’Oréal, qui a son propre mécénat d’entreprise tourné vers les femmes et la beauté. Il y a des personnalités compétentes et influentes dans son conseil d’administration », souligne le consultant Gilles Muller. Au coeur de la gouvernance, on trouve notamment Gabriel de Broglie, chancelier de l’Institut de France, Jean-François Carenco, ancien préfet d’Île-de-France et de Paris, Alain Fischer, médecin, directeur de l’Institut des maladies génétiques et professeur au Collège de France, Sylvie Hubac, présidente de la RMN-Grand Palais, Philippe Oddo, associé-gérant de Oddo & Cie, président du directoire de BHF-Bank, et Muriel Pénicaud, alors directrice générale de Business France, avant qu’elle devienne ministre du Travail. Le conseil scientifique est présidé par Hugues de Thé, membre de l’Académie des sciences, professeur au Collège de France, chef du service de biologie moléculaire à l’hôpital Saint-Louis. Ses travaux en oncologie cellulaire et moléculaire, destinés à mettre au point des traitements contre des formes rares de leucémie, sont reconnus mondialement. On lui en doit un, surprenant, à base d’arsenic !

Pour « donner des ailes au talent » – son slogan -, la fondation s’est dotée d’un rigoureux système de sélection, dont ont bénéficié à ce jour près de 500 lauréats et 1 500 projets. Et pour cause, en 2015, dans ses trois domaines d’intervention – sciences, culture, social – elle a reçu plus d’un millier de demandes, parmi lesquelles une soixantaine a été retenue. Dirigée par Olivier Brault, conseiller maître à la Cour des comptes, elle n’hésite pas à faire des points d’étapes réguliers sur ce qui a été accompli et à réunir des personnes qualifiées pour réfléchir aux actions les plus pertinentes pour l’avenir. C’est en tout cas un beau démenti à ceux qui soutiennent que faire vivre une fondation est plus compliqué en France qu’ailleurs.

Les cinq priorités de la fondation

Soutenir des équipes de recherche innovantes : Parmi elles, le laboratoire Unicog au sein du Commissariat à l’énergie atomique, qui mobilise les ressources de la neuro-imagerie cognitive et des neurosciences pour venir à bout des troubles de l’apprentissage. Le projet Ultrabrain, qui développe une méthode non invasive pour traiter les maladies neurologiques sans ouvrir la boîte crânienne, grâce aux ultrasons. Ou encore la chaire de biologie du développement de l’Institut Imagine, qui vise à améliorer les thérapies pour les 150 maladies génétiques rénales existantes.

Améliorer les conditions de la recherche : Le Collège de France a pu ainsi rénover 25 000 m2 de laboratoires et les équiper des dernières technologies en physique, chimie et biologie. De même, cette année, le CEA va ouvrir un centre de recherches précliniques dédié aux maladies infectieuses.

Former la jeune génération : L’École de l’Inserm-Liliane Bettencourt propose de mener en parallèle des études de médecine ou de pharmacie et une autre formation scientifique non médicale, pour rapprocher recherche et pratique des soins.

Ancrer les sciences dans la société : En aidant des associations comme L’Arbre des connaissances, qui a transmis le goût des sciences à 1 600 jeunes apprentis chercheurs, ou La main à la pâte, qui propose des outils pédagogiques pour les enseignants du primaire et du collège. La chaire d’Innovation technologique Liliane Bettencourt-Collège de France a accueilli près de 11 000 auditeurs depuis 2006, et le campus numérique du Collège de France diffusé 11 700 heures de cours.

Cibler des maladies complexes : Avec le soutien à l’installation et au fonctionnement de l’Institut de l’audition, ou la création d’une chaire de biologie intégrée de l’autisme.
Les autres mécènes du médical

Si la fondation Bettencourt-Schueller est la plus généreuse pour la recherche médicale, elle n’est bien sûr pas la seule à s’y consacrer. Le fonds Axa pour la recherche affecte ses 200 millions d’euros (jusqu’en 2018) aux maladies liées au vieillissement, au cancer, au diabète, aux maladies cardiovasculaires, aux maladies infectieuses et aux addictions. La fondation Mérieux cible les foyers infectieux comme le virus Ebola. Quand la fondation Groupama pour la santé lutte contre les maladies rares.

Source : LESECHOS

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