Danone : Emmanuel Faber, au nom du « sain » business

French Food group Danone CEO Emmanuel Faber poses prior to attend the presentation of the group’s 2016 results in Paris on February 15, 2017. / AFP PHOTO / ERIC PIERMONT

Le directeur général du groupe Danone deviendra PDG le 1er décembre prochain. Personnage atypique du CAC 40, ce fervent catholique tente de concilier l’économie et le social.

PORTRAIT

« On vous a appris qu’il y avait une main invisible. Il n’y en a pas. Il n’y a que vos mains, mes mains, nos mains pour changer les choses, les rendre meilleures. Et il y a beaucoup à faire pour y parvenir. » Non, celui qui ose critiquer les théories libérales de l’économiste Adam Smith, selon lequel, en poursuivant son propre intérêt, chacun concourt naturellement à l’intérêt général, n’est pas Jean-Luc Mélenchon. Il s’agit en réalité du directeur général d’un grand groupe du CAC 40, en passe désormais d’en devenir le PDG.

Nous sommes en juin 2016 et Emmanuel Faber, à la tête du géant agroalimentaire Danone, délivre un discours inattendu aux diplômés de l’école de commerce HEC. Filmée et mise en ligne sur YouTube par son entreprise, son allocution fait un carton. Et contribue à jeter la lumière sur un grand patron aussi atypique que ses propos, qui prône un capitalisme humaniste.

Pamphlet contre la finance. Emmanuel Faber, 52 ans, n’a pas peur de l’oxymore. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Au début de sa carrière, en 1988, le diplômé d’HEC devient consultant en banque d’affaires. Son expérience dans le milieu lui inspire un véritable pamphlet contre le monde de la finance, publié quatre ans plus tard. Dans Main basse sur la Cité, le jeune homme de 28 ans pourfend la « barbarie » du monde économique et « l’OPA sur la morale » faite par des sociétés qui se rachètent une bonne conscience en prônant une « éthique à la mode », du mécénat au parrainage humanitaire en passant par la protection de l’environnement. « Pour moi, en parlant d’éthique et d’entreprise, on était en train d’amalgamer deux choses qui n’allaient pas ensemble », expliquera-t-il à propos de ce livre plus de vingt ans après, dans un entretien à la chaîne catholique KTO TV.

Un bosseur qui carbure au Coca. C’est pourtant exactement ce que va tenter de faire Emmanuel Faber chez Danone, où il entre en 1997. D’abord directeur financier, il s’occupe ensuite de la division Asie du groupe, avant d’être nommé directeur général délégué en 2008, puis directeur général tout court en 2014. À l’époque, on le recrute pour ses talents de négociateur, sa capacité de travail et son self-control bien connu dans le milieu. Pierre-Yves Legris, qui l’a recruté dans son entreprise industrielle familiale en 1993 avant qu’il soit débauché par Danone, se souvient dans les colonnes de Capital d’un gros bosseur capable « d’enchaîner des nuits blanches et de garder l’esprit clair » en ayant « seulement besoin de Coca-cola et de barres Mars ». Mais c’est bel et bien sa conscience éthique et sociale qu’Emmanuel Faber espère surtout apporter au groupe.

RSE et Humanisme. Il se fait ainsi l’avocat de projets de responsabilité sociale et environnementale (RSE) et orchestre, au milieu des années 2000, la mise en place de Grameen Danone Foods, une coentreprise qui fournit des produits laitiers de première nécessité et peu chers au Bangladesh. Après son arrivée aux manettes en 2014, Danone se dote d’un « Manifesto » qui proclame des valeurs « d’Humanisme, d’Ouverture, de Proximité et d’Enthousiasme ». « Aujourd’hui, l’enjeu de l’économie, de la globalisation, c’est la justice sociale », résumait Emmanuel Faber devant les diplômés d’HEC. « Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie. Les riches, les privilégiés, nous pouvons élever des murs de plus en plus hauts. Mais rien n’arrêtera ceux qui ont besoin de partager avec nous. Il n’y aura pas de justice climatique sans justice sociale. »

Aujourd’hui, l’enjeu de l’économie, de la globalisation, c’est la justice sociale. Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie.

Catholicisme fervent. C’est tout ce tiraillement entre éthique et business que le PDG originaire de l’Isère raconte dans Chemins de traverse, vivre l’économie autrement, paru en 2011. Il y explique notamment ce que tous ceux qui le connaissent savaient déjà : sa pensée est aussi façonnée par son catholicisme fervent. Emmanuel Faber a découvert la foi à l’âge de 10 ans. Jeune, il enchaînait les randonnées spirituelles avec l’aumônerie de Gap. Moins jeune, il ajoutait le fait d’avoir du temps pour faire des retraites spirituelles dans la liste de ses exigences préalables à tout recrutement chez Danone. Et s’il n’a jamais exprimé d’opinions politiques, il a déjà participé à une conférence de Christine Boutin, alors présidente du parti chrétien-démocrate.

Ascète. Ce livre est aussi l’occasion de raconter la traduction de ses engagements éthiques dans sa vie personnelle. De passage au forum social de Belem, au Brésil, en 2009, Emmanuel Faber a aussi passé deux séjours dans une maison de mourants de Mère Teresa, à Delhi. Pendant deux ans, ses vendredis après-midi ont été consacrés à l’accompagnement des malades dans un centre de soins palliatifs de Puteaux, près de Paris. Ceux qui le connaissent décrivent un ascète, qui ne boit pas, ne fume pas, mange peu, roule en Mégane Scénic et ne tient ni aux belles montres ni aux cravates de luxe.

Paradoxes. L’homme féru de sport, de montagne, d’écriture et de piano ne cache pas ses paradoxes intérieurs. Notamment son rapport à l’argent. « J’ai rencontré tant de gens qui ne sont que prisonniers de l’argent qu’ils ont gagné. Ne vous soumettez jamais à l’argent, restez libres, sachez pourquoi vous en gagnez et ce que vous en faites », conseillait-il aux étudiants d’HEC en 2016. Dans son livre en 2011, Emmanuel Faber admettait aussi qu’il serait « plus simple d’en avoir moins ». Et pourtant, avec plus de 4,8 millions d’euros d’émoluments l’année dernière, il est l’un des patrons du CAC 40 les mieux payés. Et n’a jamais rien fait pour baisser sa rémunération, préférant, selon son entourage, la redistribuer à des œuvres caritatives. Celui qui se dit « habité » par la philosophie kantienne est aussi friand de la théorie du ruissellement.

Danone est souvent présenté comme un bon élève mais, sur certaines questions, comme les réductions de gaz à effet de serre, il a pris des engagements moins contraignants que ses concurrents.

Poursuivi par Elise Lucet. D’autres paradoxes ont été soulevés par des militants, des journalistes ou des commentateurs. Fin 2015, des militants écologistes avaient profité de la COP 21 pour manifester devant le siège de Danone et dénoncer le modèle d’agrobusiness du groupe. « Danone est souvent présenté comme un bon élève en matière de RSE mais, sur certaines questions, comme les réductions de gaz à effet de serre, il a pris des engagements bien moins contraignants que ses concurrents », expliquait Jean-Cyril Dagorn de l’ONG Oxfam à L’Expansion en 2016.

Emmanuel Faber a fait partie de ces nombreux patrons poursuivis par l’infatigable journaliste Elise Lucet dans le cadre de l’émission Cash Investigation, à propos de la stratégie marketing de Danone en Indonésie. Par ailleurs, il a été membre du conseil d’administration de Ryanair entre 2002 et 2010. Une entreprise plus connue pour son optimisation fiscale et ses emplois précaires que ses actions sociales.

Martin Hirsch, ancien haut-commissaire aux solidarités actives du gouvernement Fillon et ami d’Emmanuel Faber, prend sa défense dans Le Monde. « D’autres patrons font du social, mais aucun n’intègre autant le social au modèle de l’entreprise », estime-t-il. « Il n’est pas schizophrène. » En reprenant les rênes de Danone à la famille propriétaire historique du groupe, le nouveau PDG aura maintes occasions de le prouver.

SOURCE : EUROPE 1

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