Les femmes en science, un retard criant

Au Forum mondial de la science en Jordanie, les scientifiques ont insisté sur la priorité à accorder à la promotion des femmes dans les domaines scientifiques d’où elles sont bien trop absentes. L’Unesco a lancé SAGA, une « boîte à outils » pour aider les gouvernements à prendre les décisions utiles sur les questions de genre.

Elle commence par dire que sa « première difficulté fut d’ordre culturel ». En l’occurrence, prendre seule l’avion pour cette jeune femme afin d’aller approfondir ses connaissances en science et ingénierie à l’étranger, n’était pas évident. Depuis, elle a fait un tel chemin qu’elle a reçu, en 2017, le prix L’Oréal pour les femmes en sciences. Aujourd’hui professeure associée de sciences chimiques à l’Université de sciences et technologie du roi Abdallah, en Arabie Saoudite, Niveen Khashab a tenu à témoigner lors du Forum mondial de la science (WSF) qui se tient du 7 au 11 novembre 2017 sur les bords de la mer Morte, en Jordanie. Pour dire qu’avec cette récompense est venue la reconnaissance. Pour dire que les femmes aussi peuvent faire de l’excellente science ! Pour dire enfin qu’il lui a fallu « développer un cuir épais » pour en arriver là. Un siècle après Marie Curie et ses deux prix Nobel, on aurait de quoi s’étonner de pareille stagnation des mentalités… Et se réjouir aussi d’une réelle prise de conscience.

Pour Gloria Bonder, professeur à l’Université Flacso en Argentine, on parle ici d’une « redistribution du pouvoir »

Pas moins de cinq sessions de ce Forum, voulu par la princesse Sumaya Bint El Hassan, cousine du roi actuel Abdallah II et cheville ouvrière du programme, ont été, en effet, expressément consacrées au rôle des femmes en science, technologie, innovation (STI). La préoccupation est devenue d’importance pour nombre de pays, qui constatent, avec Grace Naledi Pandor, la ministre de la Science et de la Technologie d’Afrique du Sud, qu’il « n’est pas très malin de se priver de 50% des talents ».

Mais le retard demeure tel que l’Unesco, partenaire majeure du Forum, en a fait une de ses deux priorités majeures, a rappelé Ernesto Fernandez Polcuch, responsable de politique scientifique. SAGA (1), tel est le nouvel acronyme à retenir, « boîte à outils » lancée le 9 novembre par l’organisation (2) à l’occasion du Forum. Son objectif, donner les clés aux dirigeant.e.s pour tenter d’inverser la tendance à la sous-représentation massive des femmes en STI ! Et, dans le même temps, parvenir à remplir au minimum un sur dix-sept des objectifs de développement durable (ODD) des Nations-Unies, à l’horizon 2030 (3).

Pas facile. Comme le rappelle Gloria Bonder, professeur à l’Université Flacso en Argentine (4), on parle ici d’une « redistribution du pouvoir ». Et il y a parfois « des façons très subtiles d’établir une discrimination ». Il faut chausser les « lunettes du genre » et pratiquer fortement la « sensibilisation » à ces questions, insiste-t-elle.

« Il faut réunir toutes les données » a rappelé Grace Naledi Pandor, même si, de façon globale, il a été mesuré qu’au niveau mondial « 28% des chercheurs sont des femmes », selon Alessandro Bello, qui a présenté SAGA. L’important est de savoir « où elles oeuvrent » ou pas, note la ministre sud-africaine, tels les champs comme « ingénierie, sciences nucléaires, mathématiques… »

Autre problème majeur : le déficit en chercheurs confirmés puis en leadership. « C’est un défi que de transformer les diplômes en positions d’encadrement puis de direction » a montré Layla Al-Musawi, qui dirige les programmes de la Fondation pour l’avancement de la science, au Koweit. Et de constater qu’à l’Institut de recherche scientifique du Koweit, « 27% seulement des managers sont des femmes ».

Pour l’Europe, Eva Kondorosi, vice-présidente de l’ERC (conseil européen de la recherche), qui promeut les recherches d’excellence avec des subventions de très haut niveau (2,5 à 5 millions d’euros)LIEN?, a rappelé que « les demandes de financement sont à 26% faites par des femmes et, finalement, elles sont 23% à les obtenir. » « Les réseaux de femmes qui réussissent ont toute leur utilité », constate Tala Haddad, jeune ingénieure jordanienne passée par l’Université d’Illinois (Etats-Unis) qui a lancé un hackhaton en revenant dans son pays. Une nécessité de « réseauter » qui peut compenser « un comportement de minorité », comme l’explique Gloria Bonder, où les individus « essaient de s’adapter » à la majorité, qui a déjà développé tout un système « d’alliances, d’échanges« . Et ce, sans oublier les pratiques, qui ne sont pour l’instant évoquées que ponctuellement, de harcèlement. Selon plusieurs participantes au WSF, ces problèmes pourraient bientôt exploser dans la sphère scientifique, dans le sillage des affaires actuelles (Weinstein, Spacey…), dévoilées dans le monde du cinéma.

1) STEM (science, technology, engineering, mathematics) and gender advancement.

2) A noter, la Française Audrey Azoulay, ancienne ministre de la culture de François Hollande, prendra le 15 novembre les fonctions de directrice générale de l’organisation des Nations-Unies pour l’éducation, la science et la culture, succédant ainsi à Irina Bokova.

3) L’agenda 2030 comporte 17 objectifs, dont l’ODD 5 est d' »établir l’égalité de genre et donner du pouvoir aux femmes et filles ».

4) À la tête du comité régional femmes, Science et Technologie, Unesco.

SOURCE : SCIENCESETAVENIR

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